La Russie veut en finir avec Telegram

La Russie lance une enquête pénale contre Pavel Durov, le patron de Telegram. Une offensive qui vise à refermer l'espace numérique russe autour de plateformes contrôlées par l'État.

Afficher le sommaire Masquer le sommaire

Quelques jours après avoir imposé de nouvelles restrictions à la messagerie, le Kremlin a annoncé l’ouverture d’une enquête pénale contre son fondateur Pavel Durov pour « assistance à des activités terroristes ». Une offensive qui s’inscrit dans une stratégie bien plus large : refermer définitivement l’espace numérique russe.

Telegram dans le viseur

L’enquête pénale visant Pavel Durov n’est pas un coup de semonce isolé. Elle constitue le point culminant d’une offensive construite, étape par étape, depuis plusieurs mois. En août 2025, les autorités russes ont d’abord restreint les appels vocaux puis vidéo sur WhatsApp et Telegram, officiellement pour lutter contre la fraude et le recrutement dans des activités terroristes. Le 10 février 2026, Roskomnadzor, le régulateur des communications, est allé plus loin en annonçant un ralentissement généralisé de la plateforme sur le territoire russe. Amnesty International a recensé plus de 11 000 plaintes d’utilisateurs en quelques jours : notifications retardées, plantages, pannes prolongées.

A LIRE AUSSI
Visibrain révolutionne l’analyse des réseaux sociaux

La séquence est lisible. Signal avait été bloqué en août 2024, Viber en décembre de la même année, tous deux officiellement pour non-respect des lois antiterroristes. Plus de 60 applications VPN ont été retirées des stores d’Apple et de Google à la demande du régulateur. Telegram était la dernière plateforme de communication de masse étrangère encore debout en Russie. L’enquête visant son fondateur, fondée sur la partie 1.1 de l’article 205.1 du Code pénal russe, marque le franchissement d’un nouveau palier.

Le vrai motif : un espace que Moscou ne contrôle pas

Les accusations officielles — Telegram servirait à faciliter des activités terroristes et serait infiltré par les services de renseignement occidentaux et ukrainiens — peinent à convaincre dès lors qu’on examine qui utilise réellement la plateforme. Le Kremlin lui-même, ses ministères, ses gouverneurs, ses blogueurs militaristes en sont des utilisateurs intensifs. Les médias pro-pouvoir y diffusent leurs contenus en temps réel. Telegram est simultanément utilisé par les groupes d’opposition en exil, les médias indépendants basés à l’étranger et le président ukrainien Volodymyr Zelensky.

La vraie raison de l’offensive est ailleurs : Telegram est le seul espace de communication de masse que Moscou ne contrôle pas. Son chiffrement, son refus de coopérer avec le FSB et sa capacité à contourner la censure en font une menace structurelle pour un État obsédé par la maîtrise du flux d’information, en particulier depuis le début de la guerre en Ukraine. L’application est devenue une infrastructure d’information parallèle, hors de portée des outils habituels de la propagande d’État.

Une génération entière hors d’atteinte

Le poids démographique de Telegram en Russie rend la situation particulièrement critique pour le Kremlin. Selon les données de Statista, huit Russes sur dix âgés de 12 à 24 ans consultent l’application quotidiennement. L’application a été téléchargée environ 100 millions de fois dans le pays, et près de la moitié des Russes l’auraient installée sur leur smartphone, soit une hausse d’environ 40 % par rapport à 2019.

C’est une génération entière qui s’informe, communique et consomme des contenus sur une plateforme que l’État ne peut ni surveiller ni orienter efficacement. Pour des petits commerces, des restaurateurs, des médias locaux et des PME, Telegram est aussi devenu une vitrine commerciale et un outil de relation client à part entière. Bloquer la plateforme brutalement reviendrait à couper une artère économique et sociale — ce qui explique en partie la stratégie de la pression progressive plutôt que du blocage immédiat.

MAX et la souveraineté numérique : le projet de remplacement

Derrière la logique répressive se dessine un projet positif : construire un écosystème numérique fermé sous contrôle russe. Vladimir Poutine a autorisé le développement de MAX, une messagerie nationale développée par VK, réseau social placé sous l’influence d’intérêts proches de l’État. L’application doit être pré-installée par défaut sur tous les nouveaux smartphones et tablettes vendus en Russie à partir du 1er septembre 2025, aux côtés d’autres applications nationales comme la boutique RuStore.

L’intégration au portail de services publics Gosuslugi n’est pas anodine : elle vise à rendre MAX indispensable pour les démarches administratives quotidiennes, créant une dépendance fonctionnelle là où l’attrait spontané risquerait de faire défaut. Les autorités affirment que l’application collecte moins de données que ses concurrentes étrangères, mais les organisations de défense des droits numériques soulignent le risque évident : avec VK sous contrôle politique et les communications articulées autour des services publics, l’accès de l’État aux données personnelles serait sans commune mesure avec la situation actuelle.

Le modèle assumé est celui de la souveraineté numérique — un internet national contrôlable, dont la Chine offre le précédent le plus abouti.

Pourquoi viser Durov plutôt que bloquer l’application

La décision de lancer une enquête pénale contre le fondateur plutôt que de procéder à un blocage total relève d’un calcul précis. Pavel Durov, 41 ans, né à Leningrad et résident aux Émirats arabes unis depuis plusieurs années, est hors de portée directe des autorités russes. Mais une inculpation formelle crée des effets en cascade : pression sur les partenaires commerciaux, risque sur les relations avec Apple et Google pour le maintien de l’application dans leurs stores, et signal adressé aux investisseurs et collaborateurs de Telegram dans le monde.

Le précédent est connu : arrêté à Paris en août 2024 dans le cadre d’une procédure judiciaire française, Durov avait subi une pression internationale directe qui avait conduit Telegram à annoncer des ajustements sur la modération des contenus. Moscou cherche vraisemblablement moins à condamner le fondateur qu’à forcer une négociation sur l’accès aux données, en brandissant la menace pénale comme levier de coercition. Telegram dément toute compromission et affirme ne pas avoir l’intention de « changer de cap » sur la protection de la vie privée.

Les limites d’une stratégie à double tranchant

La stratégie russe comporte une contradiction centrale qu’aucune mesure réglementaire ne résout. Pousser des millions d’utilisateurs à quitter Telegram sans alternative crédible et sans blocage total génère mécaniquement une adoption massive des VPN — ce que le retrait de 60 applications de ce type des stores tente de prévenir, sans pouvoir l’empêcher complètement. Par ailleurs, un blocage total de Telegram pénaliserait les canaux pro-Kremlin eux-mêmes, qui en dépendent pour toucher leurs audiences. La plateforme est à la fois l’outil de la propagande gouvernementale et celui de ses opposants — une ambivalence que Moscou n’a pas encore résolue.

Pour Reporters sans frontières, qui place la Russie parmi les derniers du classement mondial de la liberté de la presse, ces restrictions participent d’une « stratégie d’étranglement de la circulation de l’information » dont Telegram représente aujourd’hui le dernier obstacle significatif. L’enquête visant Durov indique que le Kremlin a décidé de lever cette contradiction par la contrainte — au risque d’accélérer précisément les comportements de contournement qu’il cherche à éliminer.



L'Essentiel de l'Éco est un média indépendant. Soutenez-nous en nous ajoutant à vos favoris Google Actualités :

Publiez un commentaire

Publier un commentaire