Magali Berdah / Booba : la guerre continue

Cyberharcèlement en meute, saisie conservatoire record, loi sur l'influence : l'affaire Booba-Berdah est loin d'être terminée.

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Ce 18 février, le tribunal judiciaire de Paris autorisait la saisie conservatoire de 40 588 572 euros de droits d’auteur appartenant à Booba. Droits gérés par la Sacem, Universal Music France, Because Music, les plateformes de streaming — une part significative du patrimoine artistique du rappeur, gelée sur requête de Magali Berdah et de ses sociétés.

Trois ans après l’ouverture des hostilités, ce chiffre dit une chose simple : ce qui avait commencé comme une guerre de clics est devenu un conflit financier et pénal à très hauts enjeux.

Chronologie

La guerre Booba / Magali Berdah en 8 dates clés

  • 1
    Mai 2022
    Premières plaintes de Magali Berdah
  • 2
    19 juillet 2022
    Le conflit bascule dans l’espace public
  • 3
    19 avril 2023
    Plainte contre Twitter pour complicité
  • 4
    2 octobre 2023
    Booba mis en examen
  • 5
    19 mars 2024
    28 cyberharceleurs condamnés
  • 6
    Mars 2025
    Désistement de Booba dans ses plaintes en diffamation
  • 7
    15 mai 2025
    Condamnation pour procédure abusive — 10 000 €
  • 8
    18–19 février 2026
    Saisie conservatoire de 40,6 M€ sur les avoirs de Booba
Source : L’Essentiel de l’Éco — mise à jour février 2026

Aux origines : deux logiques antagonistes

Pour comprendre où en est ce conflit, il faut d’abord dissocier deux dynamiques que la mécanique des réseaux sociaux a artificiellement soudées. Fin 2021, quand Booba commence à cibler les « influvoleurs », il s’empare d’un sujet réel : placements de produits opaques, cryptomonnaies douteuses, dropshipping agressif. Le terrain est fertile, le public réceptif. Magali Berdah, patronne de Shauna Events et figure emblématique du marketing d’influence par téléréalité, devient la cible principale — symbole commode d’un système plus large qu’elle.

Le front judiciaire : une dynamique qui tourne en faveur de Berdah

En mai 2022, Magali Berdah dépose plainte pour cyberharcèlement, diffamation, menaces de mort à caractère antisémite et harcèlement moral aggravé. Le Pôle national de lutte contre la haine en ligne est saisi dès le 1er juin. En octobre 2023, Booba est mis en examen pour harcèlement moral aggravé et placé sous contrôle judiciaire, avec interdiction de contacter la plaignante. En mars 2024, vingt-huit internautes jugés pour participation au cyberharcèlement en meute sont tous condamnés à des peines allant de quatre à dix-huit mois de prison, assorties de 54 000 euros de dommages et intérêts pour préjudice moral.

Le volet procédures abusives achève de dégrader la posture du rappeur. En 2022, Booba avait déposé deux plaintes en diffamation contre Berdah. Il s’en désiste trois jours avant l’audience, en mars 2025. La 17e chambre correctionnelle du tribunal judiciaire de Paris le condamne alors, le 15 mai 2025, à verser 10 000 euros — 5 000 euros par procédure jugée abusive. Une sanction rare, perçue comme un signal adressé aux personnalités qui utilisent la justice comme prolongement d’un conflit médiatique.

Puis vient la saisie de février 2026. Juridiquement, la précision est importante : il ne s’agit pas d’une condamnation définitive. La mesure gèle des actifs pour garantir une créance alléguée, dans l’attente du jugement sur le fond. Elle n’établit pas la responsabilité de Booba — elle s’assure que les fonds seront disponibles si la justice devait la retenir.

40,6 millions d’euros : un chiffre à décrypter

Pour un lectorat habitué à lire des bilans, ce montant mérite d’être décomposé. Il agrège la créance revendiquée non pas par Magali Berdah seule, mais par quatre entités : Magali Berdah à titre personnel, Shauna Events, Sublime Talent et MB Conseil. La méthode de calcul repose sur deux composantes : les pertes contractuelles alléguées depuis le début de la campagne, et le manque à gagner estimé sur les perspectives de croissance brisées.

Démontrer que les difficultés de Shauna Events résultent directement et exclusivement de la campagne du rappeur, et non d’un contexte sectoriel défavorable déjà en place, sera l’enjeu central du procès. La bataille des experts comptables pourrait être aussi décisive que celle des juristes.

L’opinion : un narratif qui résiste aux verdicts

Sur le plan judiciaire, la tendance est lisible. Sur le plan de la perception publique, le tableau est plus complexe. Booba a perdu le contrôle de sa propre narration devant les tribunaux, mais il conserve une base solide dans la sphère numérique, et pour une raison que les jugements ne peuvent pas effacer : le fond du problème qu’il a soulevé a été validé par les institutions.

La loi de juin 2023 encadrant les pratiques commerciales des influenceurs, votée après des mois de débats parlementaires alimentés en partie par le retentissement de ce conflit, lui confère rétrospectivement une légitimité idéologique. Pour une partie de son audience, les ennuis judiciaires de Booba sont le prix d’un combat qui valait la peine — ce que les verdicts ne modifient pas.

Du côté de Berdah, les victoires judiciaires successives n’ont pas produit le rééquilibrage d’image qu’elles auraient dû logiquement entraîner. Trois ans de narratif viralisé ne s’effacent pas par voie de jugement. Une condamnation judiciaire ne fait pas la une comme un clash sur X. Et son image reste associée, dans l’esprit d’une fraction du public, à l’écosystème qu’elle a contribué à structurer — indépendamment de ce que les tribunaux ont établi sur sa situation personnelle.

Les trois scénarios possibles

Trois issues sont envisageables à l’issue du procès pour cyberharcèlement aggravé, dont la date n’est pas encore fixée.

Le premier, et actuellement le plus probable au regard de la dynamique judiciaire, est une condamnation pénale assortie de dommages et intérêts significatifs. Dans ce cas, la saisie conservatoire de 40,6 millions d’euros devient le mécanisme d’exécution immédiat. C’est le scénario qui transforme la victoire provisoire de Berdah en victoire définitive sur le plan financier — sans nécessairement résoudre la question de l’image.

Le deuxième scénario est une relaxe ou une condamnation symbolique. Il reste minoritaire mais non nul : la démonstration du lien de causalité direct entre la campagne de Booba et les pertes financières des sociétés de Berdah est loin d’être acquise. Si la justice estime que les difficultés de Shauna Events relèvent principalement d’un contexte sectoriel, la créance s’effondre et la saisie est levée.

Le troisième scénario, peu discuté mais fréquent dans les conflits à forts enjeux financiers, est un règlement transactionnel. Quand les deux parties évaluent rationnellement les coûts d’une procédure longue — exposition médiatique continue, honoraires, incertitude judiciaire, immobilisation d’actifs — la transaction devient souvent rationnelle. Elle aurait l’avantage de clore le dossier sans créer de jurisprudence contraignante pour l’un comme pour l’autre.

Le seul gagnant certain

Booba voulait se poser en procureur de l’influence. Il se retrouve en position de prévenu, avec près de 40,6 millions d’euros d’actifs gelés et un procès à venir. Magali Berdah a obtenu des reconnaissances judiciaires réelles, mais reste économiquement fragilisée et médiatiquement peu audible.

Le bénéficiaire structurel de ce conflit est un tiers : le cadre légal de l’influence commerciale en France, durablement renforcé. La loi de 2023, la jurisprudence sur le cyberharcèlement en meute, la qualification pénale des campagnes de haine organisées — tout cela existe en partie parce que ce conflit a occupé l’espace public pendant trois ans.

La justice peut trancher des responsabilités pénales et des créances financières. Elle ne répare pas trois ans de guerre asymétrique menée à coups d’algorithmes.



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