Appel d’offres Phoenix : quand l’ambition technologique se heurte à la réalité industrielle

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Le projet Phoenix devait incarner l’excellence européenne en matière de robotique d’intervention pour les services d’urgence. Lancé par la Komenda Wojewódzka Państwowej Straży Pożarnej w Warszawie, le commandement régional des sapeurs-pompiers de Varsovie, cet appel d’offres financé en partie par l’Union européenne visait à équiper les forces de secours polonaises de dix robots d’assistance à la lutte contre les incendies de grande ampleur. Mais à l’heure du bilan, le contrat, partiellement exécuté puis résilié, soulève des interrogations sur l’adéquation entre les ambitions affichées et les capacités industrielles réellement mobilisées.

Un appel d’offres stratégique pour la sécurité civile

Publié au niveau européen selon la procédure classique des marchés publics ouverts, le projet Phoenix poursuivait un objectif clair : doter la Pologne d’une flotte de robots capables d’intervenir dans des situations critiques — feux industriels, décharges en flammes, environnements à forte toxicité ou chaleur extrême. Un domaine en pleine croissance, où l’automatisation vient soutenir les équipes humaines confrontées à des risques extrêmes.

C’est l’entreprise polonaise Kadimex Sp. z o.o., spécialisée dans la fourniture d’équipements pour les sapeurs-pompiers, qui a été retenue comme titulaire du marché. Le robot proposé dans l’offre était le TEC800, conçu par la société française Angatec. L’information est d’ailleurs rendue publique dès août 2025 par le média polonais spécialisé Remiza.pl, qui détaille les caractéristiques techniques du modèle : caméras thermiques, canon à mousse de 4000 L/min, motorisation 17,8 kW, chenilles tout-terrain, système de refroidissement et treuil.

À première vue, la technologie semblait au rendez-vous. D’autant que la communication autour du contrat laissait entendre une livraison complète avant la fin de l’année 2025, avec répartition des robots dans dix grandes casernes et écoles de formation du pays.

Une exécution partielle et une résiliation formelle

Pourtant, selon les informations officielles publiées début janvier 2026 au Biuletyn Zamówień Publicznych (le BOAMP polonais), le projet Phoenix n’a pas été mené à son terme. L’avis d’exécution du contrat indique que seuls trois robots sur dix ont été livrés et réceptionnés dans les délais. Les sept restants n’ont pas pu être fournis malgré un avenant accordé à l’entreprise Kadimex, qui avait permis un report accompagné de pénalités financières.

Face à cette situation, l’autorité contractante a prononcé une résiliation partielle du marché, aux torts du titulaire, pour la partie non exécutée. Un acte administratif lourd de conséquences, puisqu’il expose théoriquement Kadimex à une exclusion temporaire des marchés publics européens pour une durée pouvant aller jusqu’à trois ans.

Quelles responsabilités pour le fournisseur industriel ?

Le cœur du débat ne réside pas uniquement dans le sort réservé à Kadimex. Il se situe également au niveau de la chaîne industrielle qui a rendu cette situation possible. Observateurs du secteur et analystes techniques interrogent notamment la part de responsabilité du fournisseur du robot, la société française Angatec, dont les produits avaient été mis en avant comme pièce maîtresse de l’offre.

Fondée en 2021, Angatec a développé le robot TEC800 sur la base d’un savoir-faire antérieur détenu par la société Tecdron, elle-même liquidée à la suite d’un appel d’offres résilié avec la Brigade des sapeurs-pompiers de Paris (BSPP) en raison de retards de livraison et de non-respect du cahier des charges.

Une répétition des difficultés ?

Dans le dossier de la BSPP à Paris, comme dans le projet Phoenix, le même constat s’impose : un engagement de livraison de dix robots dans un délai d’environ six mois, suivi d’un décalage dans l’exécution, puis d’une révision partielle des objectifs. Si ces similitudes ne suffisent pas à conclure à une défaillance structurelle, elles interrogent sur la solidité des engagements pris dans des appels d’offres à haute sensibilité.

La filière robotique reste jeune et en évolution rapide. Dans ce contexte, il n’est pas rare que des entreprises innovantes éprouvent des difficultés à passer du prototype à la production en série, en particulier dans des délais courts. Ce point est régulièrement souligné par les experts de la commande publique en technologies émergentes.

Un rôle central des distributeurs

La configuration du marché Phoenix illustre également l’importance du rôle des distributeurs ou intégrateurs. En l’occurrence, Kadimex assurait la coordination du projet, la réponse aux exigences contractuelles, la logistique et la relation avec l’administration. Or, dans le cas présent, c’est bien Kadimex, et non Angatec, qui a été désigné comme titulaire du marché et reconnu comme responsable contractuel.

Cela n’exonère pas les fournisseurs, mais rappelle la complexité des chaînes de responsabilité dans les projets internationaux. Une entreprise industrielle peut fournir un composant critique sans maîtriser l’ensemble des délais, contraintes logistiques, ou conditions administratives. Cette zone grise mérite sans doute d’être clarifiée par des évolutions réglementaires.

Vers une meilleure mémoire des marchés publics ?

L’affaire Phoenix ravive une problématique connue des spécialistes : l’absence de mémoire centralisée dans les appels d’offres européens. Lorsqu’une entreprise change de nom, passe par un distributeur différent, ou modifie sa forme juridique, il devient difficile de retracer son historique, ses précédents engagements, ou d’évaluer sa fiabilité.

Certains États, comme l’Allemagne ou les Pays-Bas, ont commencé à mettre en place des registres publics plus détaillés, permettant de lier les entités entre elles via leurs actionnaires, dirigeants ou produits commercialisés. En France, les travaux de la Cour des comptes ont récemment insisté sur la nécessité d’un meilleur suivi des entreprises ayant bénéficié de subventions ou de marchés publics sensibles.

L’enjeu européen : renforcer la traçabilité

Plus largement, le cas Phoenix pose la question de la traçabilité industrielle dans les projets cofinancés par l’Union européenne. Le recours à des équipements techniques innovants — robots, drones, IA — dans des marchés publics implique un devoir accru de vérification. Non seulement sur les capacités techniques réelles, mais aussi sur la solidité financière, la gouvernance et la conformité réglementaire des acteurs impliqués.

Car derrière les appels d’offres se jouent non seulement des questions budgétaires, mais aussi des enjeux de confiance : la capacité d’un État à protéger ses équipes de secours, à anticiper les crises, et à garantir l’intégrité des équipements mobilisés.



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