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- La carte des nominations de Macron (2025–2034)
- Une prérogative constitutionnelle sans vrai contre-pouvoir
- Une fenêtre de tir sans précédent entre 2025 et 2026
- Cinq nominations, cinq mandats qui dépassent 2027
- L’État profond à la française
- Deux lectures d’une même stratégie
- Des institutions qui ne sont pas des courroies de transmission
- La légalité ne suffit pas à épuiser la question
Alors qu’il entame la dernière ligne droite de son second quinquennat, Emmanuel Macron n’a jamais autant nommé. En quelques mois, le chef de l’État a placé ou s’apprête à placer des proches à la tête des institutions les plus stratégiques du pays — Cour des comptes, Conseil constitutionnel, Banque de France, Conseil d’État, Autorité des marchés financiers. Des postes dont les mandats courent, selon les cas, jusqu’en 2032 ou 2034. Un calendrier qui, quelle que soit la couleur politique du locataire de l’Élysée après 2027, garantit à l’actuel président une présence durable au cœur de l’État.
Une prérogative constitutionnelle sans vrai contre-pouvoir
L’article 13 de la Constitution confère au président de la République la prérogative de nommer aux emplois civils et militaires de l’État. Des dispositions spécifiques renforcent ce pouvoir : l’article 56 lui réserve trois des neuf sièges du Conseil constitutionnel, pour des mandats de neuf ans. Depuis la révision constitutionnelle de 2008, les nominations aux postes les plus importants — gouverneur de la Banque de France, premier président de la Cour des comptes, président de l’AMF — doivent être soumises à l’avis des commissions parlementaires compétentes. En théorie, une majorité des trois cinquièmes des suffrages exprimés peut bloquer une désignation. En pratique, ce verrou n’a jamais joué.
L’épisode Richard Ferrand, en février 2025, illustre l’étroitesse du filet. La commission conjointe des Lois de l’Assemblée et du Sénat a réuni 58 votes négatifs — un de moins que le seuil requis de 59. La nomination a été confirmée. Le contrôle parlementaire, conçu comme un garde-fou, s’est révélé être un décor.
Une fenêtre de tir sans précédent entre 2025 et 2026
Ce qui distingue la séquence actuelle des pratiques ordinaires de fin de mandat, c’est sa densité. Entre 2025 et la mi-2026, une série de postes stratégiques arrivent à échéance ou se libèrent par anticipation : le départ de Pierre Moscovici de la Cour des comptes pour rejoindre la Cour des comptes européenne avant le terme de son mandat, la retraite programmée de Didier-Roland Tabuteau à la vice-présidence du Conseil d’État en mai 2026, le départ annoncé de François Villeroy de Galhau de la Banque de France en juin 2026 — là encore avant l’échéance théorique de fin 2027 — et la présidence de l’AMF, toujours vacante. Plusieurs de ces départs anticipés ouvrent des postes que Macron peut pourvoir lui-même, là où un successeur n’aurait pas eu la main.
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Cinq nominations, cinq mandats qui dépassent 2027
Amélie de Montchalin prend la tête de la Cour des comptes le 23 février 2026. Âgée de 40 ans, ancienne ministre de la Transformation publique puis des Comptes publics, elle est la première femme nommée à ce poste dans l’histoire de l’institution. Son mandat de sept ans court théoriquement jusqu’en 2033. Elle sera donc chargée d’évaluer les politiques publiques dont elle a elle-même été l’une des architectes — une situation qui concentre à elle seule les critiques sur le risque de confusion des rôles.
Au Conseil constitutionnel, Richard Ferrand, ex-président de l’Assemblée nationale et compagnon de route d’Emmanuel Macron depuis 2016, siégera jusqu’en 2034. En tant que président de l’instance, il aura son mot à dire sur la conformité des lois de finances, des réformes sociales et des textes sécuritaires de tout futur gouvernement — y compris d’un gouvernement issu du Rassemblement national.
À la Banque de France, la nomination du successeur de Villeroy de Galhau reste ouverte. Le nom d’Emmanuel Moulin, ancien directeur du Trésor et futur secrétaire général de l’Élysée, circule dans les cercles proches du pouvoir. Quel que soit le profil retenu, le nouveau gouverneur sera nommé pour six ans et représentera la France au Conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne jusqu’en 2032 — faisant de ce poste l’un des plus structurants du quinquennat finissant.
Au Conseil d’État, le nom de Marc Guillaume, préfet d’Île-de-France, est régulièrement cité pour succéder à Tabuteau. Compte tenu de son âge, le futur vice-président pourrait rester en fonction jusqu’au milieu des années 2030, pesant durablement sur la jurisprudence administrative et les avis rendus au gouvernement.
À l’AMF enfin, la prochaine nomination par Macron ouvrira un mandat de cinq ans, qui chevauchera la fin du quinquennat actuel et le début du suivant, fixant jusqu’en 2027-2028 les orientations de la régulation financière.
L’État profond à la française
Ces nominations s’inscrivent dans une architecture institutionnelle conçue, dès la Ve République, pour garantir la continuité de l’État au-delà des alternances. Trois paramètres en constituent l’ossature. D’abord la durée des mandats — sept ans pour la Cour des comptes, neuf pour le Conseil constitutionnel, six pour la Banque de France, cinq pour l’AMF — qui décale structurellement les échéances par rapport au rythme quinquennal de l’élection présidentielle. Ensuite l’inamovibilité relative des titulaires, révocables seulement en cas de faute grave, ce qui protège leur indépendance juridique mais sanctuarise politiquement le moment de la nomination. Enfin la limite d’âge, fixée entre 65 et 68 ans dans les grands corps : nommer un quadragénaire, c’est occuper un poste pour une génération entière.
Ce système n’est pas une anomalie — c’est le design voulu par les constituants. Ce qui est inédit, c’est son exploitation simultanée et méthodique sur l’ensemble des postes disponibles, dans un intervalle de dix-huit mois.
Deux lectures d’une même stratégie
L’Élysée défend une lecture institutionnelle : le président exerce le pouvoir que la Constitution lui confère, au nom de la continuité de l’État. L’argument n’est pas sans fondement. Face à la progression du Rassemblement national dans les sondages pour 2027, installer des profils compétents et indépendants dans les institutions de contrôle et de régulation constitue objectivement un pare-feu — les postes en question ne pourront pas être pourvus par un éventuel gouvernement d’extrême droite avant plusieurs années.
Mais une seconde lecture s’impose. Emmanuel Macron ne peut se représenter à la présidentielle qu’en 2032, après la parenthèse imposée par la règle des deux mandats consécutifs. L’entourage présidentiel, selon plusieurs médias, ne dément pas que l’hypothèse d’un retour « le travaille ». Dans ce scénario, disposer d’un Conseil constitutionnel présidé par un proche jusqu’en 2034, d’une Cour des comptes dirigée par une ancienne ministre de son gouvernement et d’un gouverneur de Banque de France issu de sa sphère représente un capital institutionnel considérable — qu’il vise l’Élysée, la Commission européenne ou un autre rôle de premier plan.
Les deux lectures ne sont pas exclusives. Elles peuvent coexister, et c’est précisément ce qui rend la séquence difficile à contester sur le seul terrain juridique.
Des institutions qui ne sont pas des courroies de transmission
L’histoire de la Ve République tempère toutefois les projections les plus déterministes. Les institutions ont une logique propre, les juristes du Conseil constitutionnel développent une indépendance de fait, les gouverneurs de banques centrales sont soumis à des contraintes supranationales. Des nommés de François Mitterrand ont tranché contre sa majorité, des proches de Jacques Chirac ont contredit son bilan. Rien ne garantit qu’Amélie de Montchalin ou Richard Ferrand agiront en relais fidèles plutôt qu’en professionnels soucieux de leur propre légitimité institutionnelle.
Ce que Macron contrôle, c’est le signal politique immédiat et la composition du paysage dans lequel il évoluera après 2027. Ce qu’il ne contrôle pas, c’est ce que ces institutions feront de leur indépendance.
La légalité ne suffit pas à épuiser la question
Emmanuel Macron applique la Constitution à la lettre. Ses prédécesseurs ont tous, à des degrés divers, utilisé le pouvoir de nomination en fin de mandat. Ce qui distingue la séquence actuelle, c’est la combinaison de trois facteurs rarement réunis : une densité calendaire exceptionnelle, des profils politiquement proches plutôt que issus du vivier technocratique traditionnel, et une temporalité clairement orientée vers l’horizon 2032. La question n’est plus juridique. Elle est politique : jusqu’où un président sortant peut-il façonner l’État pour l’après — et pour lui-même ?


