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Un lycée, une cour de récréation, et un adolescent qui marche à quatre pattes avec un masque de loup. La vidéo tourne en boucle sur TikTok, cumule deux millions de vues en quarante-huit heures, et déclenche une avalanche de commentaires — entre stupéfaction, moqueries et indignation parentale. Ce que ces réactions partagent, c’est une ignorance presque totale de ce qu’elles observent. Derrière cette image se trouve une identité, documentée par la recherche académique depuis plus d’une décennie, et dont l’histoire sur Internet commence bien avant que TikTok n’existe.
Therians, furries, lycanthropes : trois réalités que l’on confond toujours
La première erreur est lexicale. Le mot « therian » — contraction de « therianthrope » — désigne une personne qui s’identifie partiellement ou totalement à un animal non humain, non pas sur un mode créatif ou ludique, mais sur un plan existentiel et identitaire. Le thériotype est l’animal concerné — loup, renard, faucon, serpent. Le « shift » désigne les moments où ce sentiment s’intensifie, sans jamais impliquer la moindre transformation physique. Les therians savent qu’ils ont un corps humain. Ils ne prétendent pas le contraire.
Cette précision n’est pas anodine, parce qu’elle sépare nettement trois catégories régulièrement amalgamées dans le débat public. Les furries s’identifient à des personnages animaux anthropomorphes dans un cadre avant tout créatif — art, costume, communauté de fans. Les therians, eux, « s’identifient comme » un animal, selon la distinction établie par les chercheurs de l’équipe Furscience, qui étudient ces communautés depuis plusieurs années. Dans leurs enquêtes, une minorité significative de répondants se déclare therian ou otherkin, avec un lien identitaire à l’animal qualifié d’existentiel plutôt que culturel. Ces personnes déclarent en moyenne légèrement plus de symptômes anxieux ou dépressifs que le reste du fandom, mais ces différences restent modérées et ne se traduisent pas par une perte de fonctionnement social.
La troisième catégorie est la lycanthropie clinique — un trouble psychiatrique rare, totalement distinct. Une revue systématique dirigée par Jan Dirk Blom et Brian Sharpless recense 77 patients entre le XIXe siècle et 2022, convaincus de se transformer physiquement en animal et présentant des symptômes inscrits dans des pathologies lourdes — schizophrénie, épisodes psychotiques, troubles bipolaires sévères. Les auteurs proposent eux-mêmes un continuum : à un pôle, le délire de métamorphose physique ; à l’autre, l’identité therian consciente de ses propres limites biologiques. Entre les deux, une différence de nature, pas de degré.
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De Usenet à TikTok : trente ans d’une identité construite en ligne
L’identité therian n’est pas née avec les réseaux sociaux. Elle s’est forgée sur Internet, mais dans un Internet d’une autre époque. Au début des années 1990, sur le groupe Usenet « alt.horror.werewolves », des passionnés de loups-garous commencent à glisser de la fiction vers la description d’un sentiment intime. Ils cessent de parler de monstres pour parler d’eux-mêmes, se présentent comme « weres », puis adoptent le terme « therianthrope » pour se distinguer de l’imaginaire du monstre violent. Dans ces échanges textuels, souvent longs et argumentés, ils forgent un vocabulaire qui sera repris pendant trente ans.
Au tournant des années 2000, la communauté migre vers des forums dédiés — Werelist, Therian Underground — qui deviennent à la fois des lieux de socialisation et des espaces de codification. On y rédige des glossaires, des essais définitionnels, des guides à destination des nouveaux venus. Les frontières symboliques avec les furries ou les otherkin sont clairement tracées et âprement défendues. Ce travail collectif produit une littérature communautaire dense, qui fournira plus tard une partie du matériau analysé par les premières recherches académiques.
La vague Tumblr et les blogs de la fin des années 2000 changent d’échelle. Les récits de therians circulent, sont partagés et commentés par un public plus large. C’est dans cette période que des notions comme « transspeciesism » — le sentiment de ne pas se reconnaître entièrement dans la catégorie humain — se popularisent, avec des parallèles explicites tracés vers les luttes LGBTQ+. Ce glissement transforme ce qui était d’abord décrit en termes spirituels ou symboliques en catégorie identitaire à part entière, avec ses propres codes graphiques, ses drapeaux, ses expressions militantes.
Ce que disent les chercheurs
Les sciences sociales s’emparent du sujet à partir des années 2010. Une étude de référence conduite par C. Grivell et ses collègues, fondée sur des entretiens phénoménologiques avec des membres de la communauté, documente un processus que les chercheurs décrivent comme un « parcours de découverte de soi » — long, incertain, ponctué de recherches en ligne et de discussions communautaires. Ce n’est pas l’adoption opportuniste d’une étiquette : c’est une construction progressive qui mobilise un langage partagé, des récits types et une validation par les pairs.
L’étude identifie une contrainte structurante qu’elle nomme « therian shadow » : la nécessité de gérer un aspect de son identité souvent dissimulé dans les contextes scolaires ou professionnels, par crainte de la stigmatisation. Ce qui explique, en retour, l’importance capitale des espaces numériques comme seuls lieux où cette identité peut s’exprimer sans censure sociale. « Je ne peux pas être ce que je suis au lycée. En ligne, j’existe vraiment », écrit un therian cité dans les archives de Therian Guide — formulation qui résume avec précision la mécanique psychologique documentée par la recherche.
D’autres travaux, notamment ceux de N. Bricker, appliquent au cas therian le modèle de l’« identity as life story » développé par le psychologue Dan McAdams. Ces recherches montrent que les therians sélectionnent certains événements — rencontres intenses avec des animaux, épisodes de « species dysphoria », obstacles sociaux — leur donnent un sens rétrospectif et les assemblent en un récit cohérent où l’animalité devient fil conducteur. Le medium d’écriture en ligne — posts, interviews, échanges sur les forums — est lui-même constitutif de ce récit : c’est en l’écrivant qu’on le stabilise.
L’algorithme comme accélérateur et déformateur
La vague TikTok actuelle obéit à une logique radicalement différente de celle des forums. L’algorithme de recommandation de la plateforme combine signaux d’engagement — temps de visionnage, partages, commentaires — et signaux de niche. Les contenus immédiatement visuels et lisibles en quelques secondes — adolescents à quatre pattes, masques d’animaux, cris — remontent mécaniquement dans les fils, parce qu’ils génèrent l’arrêt du pouce quelques secondes de plus que la moyenne. Ce n’est pas la représentativité qui détermine la visibilité, c’est la performance visuelle.
L’effet bulle s’enclenche rapidement : un utilisateur qui interagit avec une ou deux vidéos therians voit son fil saturé de contenus similaires, créant une impression de phénomène omniprésent alors qu’il reste très minoritaire à l’échelle de la plateforme. Ce mécanisme produit deux distorsions simultanées. Pour l’extérieur, il alimente une panique morale disproportionnée au regard de la réalité statistique. Pour l’intérieur, il exacerbe une tension préexistante au sein de la communauté : les therians qui revendiquent une dimension psychologique ou spirituelle profonde voient leur identité réduite, dans l’espace public, à ses expressions les plus spectaculaires et les plus facilement ridiculisables.
Une partie des discussions récentes, sur les forums et les serveurs Discord où la communauté continue d’exister en dehors de TikTok, porte précisément sur cette question : comment préserver des espaces de réflexion face à une sur-exposition algorithmique qui déforme autant qu’elle révèle.
Ce que cette invention identitaire dit de notre époque
Poser la question « sont-ils vraiment moitié animaux ? » est la mauvaise question. Ce que la thériantropie donne à voir est un mécanisme plus général et plus instructif : la capacité des infrastructures numériques à transformer des expériences subjectives isolées et auparavant indicibles en identités collectives structurées, dotées de leur propre langage, de leurs propres normes et de leurs propres conflits internes.
Sans Usenet, il n’y aurait pas eu de communauté therian. Sans forums, pas de codification. Sans Tumblr, pas de politisation. Sans TikTok, pas de visibilité de masse. Chaque couche technologique a produit une couche identitaire supplémentaire. La question qui mérite d’être posée n’est donc pas de nature psychiatrique ou morale. Elle est sociologique : dans quelles conditions sociales — isolement géographique, absence de reconnaissance, besoin de narration cohérente de soi — une plateforme numérique devient-elle le principal lieu de construction de l’identité pour une fraction de la jeunesse ? C’est à cette question que la thériantropie, en creux, répond.


