Inde-Rafale : pourquoi le contrat de défense XXL reste fragile

L'Inde a validé l'achat de 114 Rafales à 35 milliards de dollars, mais un carnet de commandes Dassault plein à craquer, dix ans de blocages bureaucratiques et un verrouillage technologique imposé par la France compromettent sérieusement le calendrier du programme.

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Le 12 février dernier, le Conseil d’acquisition de la défense du ministère indien de la Défense a accordé son « acceptation de nécessité » pour l’achat de 114 Rafales destinés à la Force aérienne indienne — première étape, et une seulement, d’un processus d’acquisition réputé pour sa complexité kafkaïenne. Derrière cette décision longtemps différée se profile un contrat estimé entre 30 et 35 milliards de dollars, assorti d’enjeux industriels, technologiques et stratégiques qui en font l’un des dossiers de défense les plus lourds jamais traités par New Delhi. Son succès n’a rien d’acquis.

DRAL, pierre angulaire d’une production nationale fragilisée

Selon des sources industrielles et officielles proches du dossier, 96 des 114 chasseurs bimoteurs français seraient assemblés en Inde, les 18 restants livrés en configuration prête à l’emploi. Le site retenu est l’usine de Dassault Reliance Aerospace Limited, implantée dans la zone économique spéciale MIHAN de Nagpur. Fondée en octobre 2017 comme coentreprise entre Dassault Aviation et Reliance Aerostructure Limited — filiale d’Anil Ambani —, cette structure avait été créée pour honorer les obligations de compensation industrielle découlant de l’achat de 36 Rafales en 2016, qui imposaient à Dassault de réinvestir localement 50 % de la valeur du contrat dans le secteur aérospatial indien.

En septembre 2025, Dassault a porté sa participation à 51 % en rachetant 2 % supplémentaires pour environ 176 crores de roupies, transformant la coentreprise en filiale à part entière. Ce rééquilibrage actionnarial positionne le site de Nagpur comme hub potentiel de production du Rafale en Inde, voire comme second site d’assemblage mondial pour alimenter des commandes à l’export. La situation reste néanmoins fragilisée : le rôle opérationnel futur de Reliance demeure flou, alors qu’Anil Ambani est engagé dans un contentieux financier et réglementaire persistant. Une incertitude susceptible de compliquer les délais et l’image du programme au moment où sa visibilité est maximale.

Tata, une trentaine de sous-traitants et l’objectif d’autonomie industrielle

La production locale ne devrait pas démarrer avant l’exercice fiscal 2028-29. Tata Advanced Systems Limited, basé à Hyderabad, occupe un rôle central dans ce dispositif : au milieu de l’année 2025, la société a signé quatre accords de transfert de production avec Dassault, portant sur la fabrication des sections de fuselage — avant, centrale, arrière et flancs. Une trentaine d’entreprises nationales supplémentaires sont attendues dans l’écosystème industriel du programme pour fournir composants et sous-ensembles, avec un objectif de contenu indigène compris entre 40 et 60 %, conforme à la politique Atmanirbhar Bharat du ministère de la Défense. Aucun détail officiel n’a cependant été rendu public à ce stade.

Le programme sera structuré via un accord gouvernement à gouvernement, mécanisme dans lequel l’État vendeur assume la responsabilité souveraine du prix, des délais et des performances, tandis que Dassault exécute la commande sous ce cadre de garantie étatique. Ce mode d’achat inclut généralement la formation des équipages, les transferts de technologie et le soutien en service sur longue durée. L’Inde y recourt de plus en plus fréquemment pour contourner les appels d’offres internationaux, jugés lents et risqués : les 36 Rafales de 2016-17 et les 26 Rafale Marine achetés en 2024 pour 63 000 crores de roupies ont tous deux été conclus selon cette modalité.

Ses détracteurs pointent un surcoût structurel lié à l’absence de compétition et aux frais de facilitation. Ses partisans avancent en retour que la responsabilité directe de l’État vendeur offre une garantie d’exécution que les contrats commerciaux classiques ne procurent pas. La signature définitive de l’accord n’est pas attendue avant la fin 2026, voire le début 2027, les négociations restantes portant sur le coût global, les protocoles de transfert de technologie, les partenariats industriels et les calendriers de livraison.

Le carnet de commandes de Dassault, premier obstacle structurel

Les contraintes de production de l’avionneur pèsent directement sur le programme. À fin 2025, Dassault affichait un carnet de 220 Rafales en attente : 56 pour l’Armée de l’air et de l’espace française, 80 pour les Émirats arabes unis (19 milliards de dollars), 42 pour l’Indonésie (8,1 milliards, premiers appareils livrés en janvier 2026), 12 pour la Serbie (2,99 milliards, contrat signé en août 2024), auxquels s’ajoute le solde d’une commande complémentaire égyptienne de 30 unités. Avec une cadence de 26 appareils en 2026, les analystes anticipent une montée en régime à 35 unités par an d’ici 2030. Dans ce contexte, les 18 Rafales en livraison directe et la production sous licence ultérieure pourraient s’étaler jusqu’à la fin des années 2030.

Des sources industrielles et médiatiques crédibles indiquent que Dassault avait prévenu le ministère de la Défense et la Force aérienne dès 2024 que prendre en charge des commandes supplémentaires serait « problématique » sans expansion significative de ses capacités de production. Cette réalité a en partie dicté l’adoption d’un modèle d’acquisition phasé, calé sur les capacités réelles de l’avionneur.

F4 et F5 : des variantes avancées aux codes sources verrouillés

La Force aérienne indienne devrait recevoir les versions F4, puis F5, du Rafale — une amélioration sensible par rapport au standard 3FR des 36 appareils entrés en service d’ici 2022. Ces variantes intègrent des logiciels améliorés, une connectivité renforcée, une meilleure fusion de capteurs et une architecture numérique plus avancée. Dassault maintient cependant sa pratique consistant à ne pas céder les codes sources complets des systèmes embarqués. La Force aérienne peut opérer l’avion via une interface logicielle contrôlée, permettant d’intégrer des systèmes externes — missiles indiens, guerre électronique, viseurs de casque — sans accès au cœur logiciel. Le contrôle opérationnel complet et la personnalisation en profondeur restent hors de portée, limitant la capacité indienne à intégrer de nouveaux armements ou à répondre de façon autonome à des menaces émergentes. C’est précisément pour cette raison que les négociations sur le transfert de technologie constituent un enjeu central et non négociable du programme.

Une décennie d’inertie, une force aérienne à l’os

Le feu vert du 12 février intervient après des années de tergiversations. Les escadrons de combat de la Force aérienne sont tombés de 42 — le seuil autorisé — à 29 actuellement, dégradant dangereusement la capacité opérationnelle face à une menace potentielle sur deux fronts simultanés impliquant deux puissances nucléaires, la Chine et le Pakistan. En octobre 2024, le chef d’état-major de la Force aérienne, le maréchal de l’air A. P. Singh, avait résumé l’urgence en une formule sans ambiguïté : le programme était nécessaire « depuis hier ».

Des vétérans de la Force aérienne impliqués dans le dossier au cours de leur carrière confirment que le programme s’est enlisé dans des priorités mouvantes, des délibérations interminables et une ambivalence procédurale chronique. Selon un responsable industriel s’exprimant sous couvert d’anonymat, la bureaucratie enracinée, les validations en cascade et les procédures protocolaires ont systématiquement retardé les projets, gonflé les coûts et différé la mise en œuvre opérationnelle — y compris pour des programmes d’urgence nationale.

Un test de volonté institutionnelle

Le programme des 114 Rafales est désormais lancé sur le papier. Sa réussite exige autre chose : une capacité inhabituelle du ministère de la Défense à structurer l’accord gouvernement à gouvernement avec clarté, à séquencer la production nationale avec cohérence et à négocier les transferts de technologie avec la fermeté nécessaire. C’est à cette condition — rare dans l’histoire de l’acquisition de défense indienne — que la Force aérienne recevra ses Rafale F4/F5 dans des délais acceptables et transformera ce contrat à hauts risques en un vecteur durable de puissance aérienne pour les années 2030.



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1 commentaires sur « Inde-Rafale : pourquoi le contrat de défense XXL reste fragile »

  1. Pour la cadence de fabrication du Rafale, Dassault est déjà sur une cadence 4 par endroits comme dans l’usine de Seclin, et comme il faut 3 ans pour fabriquer un Rafale ça veut dire que pour le fin de la décennies ce n’est pas 35 mais plus de 40 (11×4) avions par année, et Dassault étudie la cadence 5.
    Pour les codes sources aucun industriel de la planète ne les donne, les Indiens rêve tout éveillés. Il auront la posibilité d’intégrer leurs armes.

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1 commentaires