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- « Pas d’extrémisme en moi » : le vocabulaire comme tactique
- Reconquête classé extrême droite : ce que dit la recherche
- ENA, Cour des comptes : le vernis cache la radicalité
- Un million d’expulsions : l’obsession migratoire chiffrée
- Préférence nationale : quand la Constitution devient un obstacle
- 100 000 prisons de plus : la surenchère sécuritaire assumée
- Libéralisme de façade, identitaire au fond
- AfD, Vox, Milei : le réseau international qui l’expose
- Knafo est-elle d’extrême droite ? La réponse des politologues
Elle se dit « simplement de droite », sans « une once d’extrémisme ». Les faits racontent une autre histoire. Eurodéputée Reconquête, architecte du programme présidentiel de Zemmour en 2022 et candidate à la mairie de Paris en 2026, Sarah Knafo incarne, selon les critères de la science politique, le cœur de l’extrême droite française contemporaine. Portrait d’une stratège qui a fait du déni d’étiquette une méthode.
« Pas d’extrémisme en moi » : le vocabulaire comme tactique
Invitée sur RTL en janvier 2026, Sarah Knafo choisit ses mots avec soin : elle est « patriote », « souverainiste », candidate pour « faire gagner la droite » à Paris. L’étiquette « extrême droite » ? Elle la juge « paresseuse » et « insultante », et s’en défend avec constance, quelle que soit la tribune.
Le politologue Bruno Cautrès, du Cevipof, parle d’une « controverse sémantique ». Pour lui, Knafo substitue délibérément un vocabulaire consensuel à un corpus idéologique qui, sur le fond, renvoie aux thématiques classiques de l’extrême droite : identité nationale, déclin civilisationnel, choc des civilisations. Le registre change, la doctrine reste.
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Ce travail de dé-étiquetage accompagne une ascension calculée. À 32 ans, Knafo est devenue l’unique élue nationale de Reconquête. Elle représente la version la plus présentable du zemmourisme — moins exposée que son compagnon aux condamnations judiciaires, capable de porter la même ligne sur un registre plus policé. La forme est lissée. Le fond, lui, ne l’est pas.
Reconquête classé extrême droite : ce que dit la recherche
Avant de juger la figure, il faut situer le mouvement. Reconquête est, selon l’ensemble des analyses politologiques disponibles, un parti d’extrême droite. Fondé en 2021 autour de la candidature présidentielle d’Éric Zemmour, il revendiquait 85 000 membres dès janvier 2022.
Pour le chercheur Jean-Yves Camus, Reconquête est « le véritable parti des identitaires » — celui qui assume le plus explicitement l’idéologie du grand remplacement et un nationalisme ethno-culturel dur. La Croix le décrit comme « l’aiguillon le plus radical sur l’immigration et l’identité ». Le Monde évoquait, à l’été 2025, une rentrée politique marquée par « la radicalité et la xénophobie » lors des universités d’été du mouvement.
Ce classement se distingue de celui du Rassemblement national sur un point précis : là où le RN a progressivement assoupli sa rhétorique pour conquérir un électorat plus large, Reconquête assume un nativisme dur couplé à un libéralisme économique affirmé — privatisations, baisse des impôts, retraite par capitalisation.
Au Parlement européen, Sarah Knafo siège dans le groupe Europe des nations souveraines, troisième formation d’extrême droite de l’hémicycle. Sur 25 députés, 14 sont issus de l’AfD allemande, officiellement classé d’extrême droite par les autorités allemandes. Cet ancrage transnational n’est pas un détail de procédure : il dit l’appartenance à une famille politique que le vocabulaire domestique s’efforce de masquer.
ENA, Cour des comptes : le vernis cache la radicalité
Le vernis institutionnel est réel. Née en 1993 aux Pavillons-sous-Bois, Sarah Knafo suit un cursus d’élite — Paris-I, Sciences Po, ENA — avant d’intégrer la Cour des comptes comme magistrate. Mais c’est par l’engagement politique radical qu’elle se fait connaître.
En 2019, elle co-organise la Convention de la droite, grand rendez-vous de la droite radicale où interviennent Marion Maréchal et Éric Zemmour. Entre 2021 et 2022, elle dirige la campagne présidentielle de ce dernier, dont elle est également la compagne, structurant un projet centré sur le grand remplacement et un programme de remigration d’une ampleur inédite dans la vie politique française.
En juin 2024, elle est élue députée européenne sur la liste Reconquête conduite par Marion Maréchal, devenant la première élue nationale d’un mouvement qui reste marginal en voix mais central dans la recomposition de l’extrême droite française. Son ascension est indissociable du corpus idéologique qu’elle a contribué à forger. Elle n’en est pas la porte-parole : elle en est l’architecte.
Un million d’expulsions : l’obsession migratoire chiffrée
Le principal indicateur idéologique de Sarah Knafo réside dans sa vision de l’immigration. Le programme présidentiel de 2022, dont elle revendique la continuité, prévoyait l’expulsion d’un million d’étrangers en cinq ans, la limitation du droit d’asile à une centaine de personnes par an, la création d’un ministère de la remigration et la suppression du regroupement familial.
En mai 2024, Knafo formalise une doctrine dite de « triple frontière » : rétablissement des contrôles aux frontières nationales, renforcement de la frontière extérieure de l’Union européenne, et dépôt obligatoire des demandes d’asile dans les pays d’origine ou les consulats, afin d’empêcher toute demande déposée sur le sol français. Dans cette même vidéo, elle affirme que les étrangers en situation irrégulière « n’auront droit à rien, ni aide sociale ni hébergement d’urgence ».
Dans un entretien cosigné avec Éric Zemmour au Journal du Dimanche en août 2025, le tandem réaffirme la même logique face à l’insécurité : « 100 000 places de prison et la remigration », avec expulsion immédiate pour tout délinquant étranger ou binational.
Préférence nationale : quand la Constitution devient un obstacle
Au-delà de l’immigration, le projet porté par Sarah Knafo instaure une hiérarchie de droits entre nationaux et étrangers — une rupture directe avec le principe d’égalité devant la loi inscrit dans la Constitution.
Le programme Zemmour 2022 chiffrait 60 milliards d’euros d’économies annuelles, dont 20 milliards obtenus par la suppression des prestations sociales non contributives pour les étrangers extra-européens : RSA, allocations familiales, APL. Pour les municipales parisiennes de 2026, Knafo promet au moins 10 milliards d’euros d’économies sur dix ans, en orientant prioritairement aides et logements vers les « Français qui travaillent ».
Les juristes du collectif Les Surligneurs ont établi que plusieurs de ces mesures seraient contraires à la Constitution et au droit européen. La réponse de Zemmour et Knafo, formulée dans le JDD de 2025, est explicite : ils souhaitent modifier la Constitution pour que le Conseil constitutionnel laisse « le dernier mot au Parlement et au peuple », dénonçant un « déni de démocratie » quand les juges censurent des lois de préférence nationale. Cette volonté de soumettre les contre-pouvoirs judiciaires à la majorité politique est l’un des marqueurs récurrents des projets d’extrême droite en Europe, observé notamment en Hongrie et en Pologne.
100 000 prisons de plus : la surenchère sécuritaire assumée
Sur le terrain sécuritaire, Sarah Knafo défend un durcissement pénal massif. La création de 100 000 places de prison supplémentaires représente une augmentation considérable d’un parc carcéral qui comptait environ 61 000 places opérationnelles en 2021. Cette mesure s’inscrit dans une politique de tolérance zéro combinant peines plancher, durcissement des sanctions pour les mineurs et rétablissement de la double peine avec expulsion automatique des étrangers condamnés.
Dans ses interventions publiques, Knafo associe systématiquement immigration et insécurité. Sur RTL, elle cite en exemple le « volontarisme » de Donald Trump sur l’immigration clandestine, estimant qu’on peut obtenir des résultats « très rapides » par des expulsions massives. Elle dit également suivre l’action de Javier Milei en Argentine — classé à l’extrême droite libertarienne — pour son « choc budgétaire » et sa politique de dérégulation.
Libéralisme de façade, identitaire au fond
Knafo défend par ailleurs la suppression des droits de succession, la retraite par capitalisation et la privatisation de l’audiovisuel public — des positions qui la distinguent du RN sur le terrain économique et lui confèrent une image de modernité libérale.
Mais ce libéralisme ne constitue pas un contrepoids au socle identitaire : il le renforce. En dénonçant les « gaspillages » au profit des étrangers ou des associations d’aide aux migrants, Reconquête justifie la réduction de la dépense sociale par un discours de défense des « vrais Français ». La fédération girondine du parti chiffrait en 2024 à 2,7 milliards d’euros les subventions publiques aux « ONG no borders » — un chiffre revendiqué par le parti, non issu de données officielles, mais révélateur d’une narration où l’assistanat serait capté par des populations étrangères et leurs soutiens.
AfD, Vox, Milei : le réseau international qui l’expose
L’inscription de Sarah Knafo au sein du groupe Europe des nations souveraines la place au cœur d’une coalition qui inclut l’AfD, Vox et plusieurs autres partis d’extrême droite du continent. Ce groupe défend une ligne eurosceptique dure, hostile à tout transfert de souveraineté vers Bruxelles et favorable à la remise en cause de la primauté du droit européen.
Cette alliance suscite des critiques jusque dans la droite traditionnelle. Des responsables des Républicains estimaient que Knafo « paie le prix d’être alliée à l’AfD », parti qu’ils jugent « trop radical même pour Marine Le Pen ». Quand la droite classique prend ses distances avec vos partenaires européens au motif qu’ils sont trop extrêmes, l’argument du déni d’étiquette atteint ses limites.
Knafo est-elle d’extrême droite ? La réponse des politologues
La science politique dispose d’une grille analytique précise : nativisme, hostilité aux minorités, remise en cause de l’État de droit, euroscepticisme radical, autoritarisme pénal. Appliquée au corpus porté par Sarah Knafo, cette grille produit un résultat sans ambiguïté.
Le programme qu’elle a contribué à construire et qu’elle revendique coche chacune de ces cases : un million d’expulsions en cinq ans, cent demandes d’asile par an, cent mille places de prison supplémentaires, vingt milliards d’économies sur les prestations aux étrangers, contournement du Conseil constitutionnel, alliance assumée avec les partis d’extrême droite européens.
Le choix des mots — « patriote » plutôt qu’« extrémiste », « union des droites » plutôt que « extrême droite » — n’est pas un désaccord de fond avec ce classement. C’est un calcul électoral : rendre acceptable, auprès d’une partie de l’électorat de droite modérée, un projet dont la substance reste, sur tous les critères disponibles, celui d’un parti d’extrême droite identitaire.


