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Un Français, évoluant sous les couleurs du club le plus décrié d’Amérique du Sud, est devenu en quelques heures une figure de référence dans le débat public brésilien. Non pour un but inscrit sous le maillot jaune et vert, mais pour quelques phrases prononcées en zone mixte, à Lisbonne, dans la nuit du 17 février 2026. Le paradoxe mérite d’être examiné sérieusement.
Insultes racistes de Prestianni : ce qui s’est passé à Lisbonne
Le Real Madrid se déplace au Stade de la Luz pour le barrage aller de Ligue des champions face à Benfica. À la 54e minute, Vinicius Junior ouvre le score après un une-deux avec Kylian Mbappé. Dans les secondes qui suivent la célébration, l’attaquant brésilien accuse l’Argentin Gianluca Prestianni, numéro 25 de Benfica, de lui avoir répété le mot « mono » — singe — à plusieurs reprises, maillot devant la bouche.
L’arbitre français François Letexier active le protocole antiracisme, interrompt le jeu pendant près de huit minutes et échange avec les deux capitaines. Le speaker du stade rappelle que « tout acte raciste est strictement interdit ». Dans les heures suivantes, Prestianni publie un démenti sur les réseaux sociaux, affirmant avoir simplement « exprimé sa frustration » et que ses propos ont été « mal interprétés ». Benfica suit avec un communiqué dans le même sens. L’UEFA, elle, ouvre une procédure disciplinaire et mandate un inspecteur éthique et discipline, rappelant que son règlement prévoit une suspension minimale de dix matchs en cas de comportement raciste avéré.
La soirée sportive — Real Madrid s’impose 1-0 et prend une option sur la qualification — aurait pu s’arrêter là. Elle ne le fait pas.
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Pourquoi les mots de Mbappé ont tout changé
En zone mixte, Mbappé choisit de ne pas se réfugier dans la formule de solidarité convenue. Il nomme le numéro 25, précise que le mot « mono » a été prononcé « cinq fois », indique que plusieurs coéquipiers ont été témoins de la scène, et conclut : « Ce joueur, là, ne mérite pas de jouer la Ligue des champions. On parle de la plus belle compétition, celle qui fait rêver les enfants. Cela ne peut pas en rester là. »
Ce qui distingue cette déclaration de la plupart des prises de position de grandes stars sur le racisme, c’est sa précision opératoire. Mbappé ne se contente pas d’exprimer un soutien — il accuse nominalement un adversaire, fixe un standard de conséquence et, implicitement, met l’UEFA face à ses propres règles. Il prend également soin de dissocier le comportement du joueur de l’institution Benfica, qu’il dit respecter : geste rhétorique calculé, qui rend la charge contre Prestianni d’autant plus difficile à contester.
Interrogé par TNT Sports Brasil, il ajoute que certains joueurs du Real ne voulaient « plus continuer à jouer » si les insultes étaient confirmées. Thierry Henry et l’ancien international camerounais Pierre Webó saluent publiquement sa prise de position, soulignant que « le silence des grands joueurs » a longtemps freiné la lutte contre le racisme en compétitions européennes.
Vinicius, cible récurrente devenue symbole national
La violence de la réaction brésilienne à l’incident de Lisbonne ne se comprend pas sans replacer cet épisode dans une séquence plus longue. Depuis 2023, Vinicius Junior est la cible régulière de cris de singe, d’insultes et de banderoles dégradantes dans plusieurs stades espagnols.
L’épisode le plus documenté survient à Valence le 21 mai 2023 : au Mestalla, Vinicius désigne lui-même des supporters coupables d’insultes racistes, le match est brièvement interrompu, puis l’attaquant est expulsé après une altercation. Le carton rouge sera annulé — reconnaissance implicite de son statut de victime. En juin 2024, trois supporters de Valence sont condamnés par la justice espagnole à huit mois de prison et deux ans d’interdiction de stade pour atteinte à l’intégrité morale aggravée par discrimination raciale, décision inédite en Europe. Le Mestalla est partiellement fermé pour cinq matches, le club condamné à 45 000 euros d’amende.
Entre 2023 et 2025, des incidents similaires sont signalés à Séville, Majorque et Valladolid. Pour le Brésil — où 56 % de la population se déclare noire ou métisse selon l’IBGE —, voir l’un des joueurs les plus emblématiques de la Seleção traité de « singe » en Europe, match après match, a progressivement acquis une dimension politique. Vinicius n’est plus seulement un attaquant du Real Madrid : il est devenu une figure nationale de la lutte contre le racisme, dont chaque agression est vécue comme une atteinte collective.
CBF et Mbappé : une diplomatie sportive de fait
Dès le lendemain du match, la Confédération brésilienne de football (CBF) publie un communiqué au ton délibérément politique : « Le racisme est un crime, inacceptable, dans le football comme ailleurs. Vini, tu n’es pas seul. » Le 19 février, la CBF adresse une lettre officielle à l’UEFA — et, selon plusieurs sources, à la FIFA — pour réclamer une enquête rapide et des sanctions « exemplaires et dissuasives » si les faits sont confirmés. En 2023, Brasilia avait déjà convoqué l’ambassadeur d’Espagne après les incidents de Valence, dénonçant un « racisme structurel » dans les stades espagnols.
Cette fois, la confédération dispose d’un relais inattendu dans le vestiaire du Real Madrid. Avec près de 118 millions d’abonnés sur Instagram et une valeur publicitaire par publication estimée à plus d’un million d’euros selon une étude du cabinet Nielsen citée par Ouest-France, Mbappé dispose d’une puissance de diffusion qu’aucune institution sportive ne peut égaler. L’alliance est objective : la CBF pèse sur le terrain diplomatique, la star du Real impose le sujet sur la scène médiatique européenne. Les deux discours se renforcent sans coordination formelle déclarée.
Comment Mbappé est devenu viral au Brésil
Sur X, Instagram et TikTok, les extraits en zone mixte où Mbappé répète que le mot « mono » a été prononcé « cinq fois » et affirme que Prestianni « ne mérite pas de jouer la Ligue des champions » circulent en boucle, traduits, détournés en slogans, associés à des images de célébrations de Vinicius. Le récit qui s’impose dans le débat public brésilien est structurellement simple : une star européenne met sa notoriété au service de la défense d’un joueur noir brésilien, là où les instances du football ont répété leurs formules sans produire de résultats durables.
Les émissions de débat et les tribunes de la presse brésilienne notent qu’un joueur étranger prend la parole plus directement que certaines fédérations européennes ou qu’une partie des élites du football espagnol. C’est dans cet écart — entre la discrétion des institutions et la franchise du joueur — que le statut d’idole se construit.
Sans jamais avoir porté le maillot jaune et vert, Kylian Mbappé s’est imposé en quelques jours dans le débat brésilien comme une référence morale sur la question raciale — là où le football échoue, depuis des années, à protéger ses propres acteurs.


