Les journalistes de BFMTV ne veulent pas de Sonia Mabrouk

Après sa démission d'Europe 1 et de CNews, Sonia Mabrouk prendra les commandes d'un rendez-vous politique sur BFMTV dès la fin août, non sans tensions internes.

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Vingt ans sur les antennes du groupe Bolloré, une démission fracassante, et un recrutement express chez le concurrent direct. Le transfert de Sonia Mabrouk à BFMTV, officialisé le 20 février 2026, est l’un des mouvements les plus commentés du paysage audiovisuel français depuis le début de l’année. Il est aussi l’un des plus ambivalents.

Morandini comme détonateur

Tout commence le 13 février 2026. Sonia Mabrouk annonce sa démission d’Europe 1 auprès de l’AFP, mettant fin à une collaboration entamée en 2005 sur la station. Le déclencheur est connu : la décision des deux antennes du groupe Bolloré — CNews et Europe 1 — de maintenir Jean-Marc Morandini à l’antenne malgré la confirmation, début janvier 2026 par la Cour de cassation, de sa condamnation définitive pour corruption de mineurs. Mabrouk invoque un « souci de cohérence » entre ses prises de position publiques et son environnement professionnel. Elle dit ne plus pouvoir, dans ces conditions, continuer d’incarner l’interview politique.

Quelques jours plus tard, BFMTV officialise son recrutement dans un communiqué daté du 20 février 2026. La journaliste prendra les commandes d’un « grand rendez-vous politique » à partir de la dernière semaine d’août. Format, horaire : rien n’est encore arrêté.

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La SDJ de BFMTV tire la sonnette d’alarme

La réaction interne ne se fait pas attendre. La Société des journalistes de BFMTV publie un communiqué dans lequel elle dit accueillir l’arrivée de Sonia Mabrouk « avec la plus grande prudence », affirmant rester mobilisée pour que chacun puisse exercer son métier dans le respect des principes d’indépendance et de neutralité qui font l’identité de la chaîne. Entre les lignes, le message est clair : une figure aussi identifiée à l’univers CNews fait craindre une droitisation de l’antenne, à un moment où la concurrence sur le terrain du débat politique est particulièrement intense.

Ce signal d’alarme traduit une contradiction : BFMTV revendique une neutralité stricte, un positionnement de chaîne d’information généraliste, et recrute simultanément une journaliste dont l’image a été forgée dans un écosystème éditorial fortement marqué par les débats d’opinion et les polémiques idéologiques.

BFMTV mise sur une valeur sûre de l’interview politique

Du côté de la direction, le ton est à l’enthousiasme. Le directeur général Fabien Namias parle d’un « enrichissement très fort » et d’un « transfert de l’année ». La logique est lisible : à l’approche d’un cycle électoral dense — élection présidentielle française de 2027, scrutins européens — BFMTV cherche à renforcer son pôle politique et à s’imposer sur le terrain de l’interview de haut niveau.

L’enjeu est aussi commercial. Dans le paysage de l’information en continu, chaque dixième de point de part de marché pèse directement sur les recettes publicitaires. Recruter une intervieweuse rodée, à forte notoriété et à la crédibilité politique établie, constitue un actif d’image non négligeable, indépendamment des réserves que son parcours peut susciter en interne.

L’image CNews, un héritage encombrant

Vingt ans dans l’orbite Bolloré, c’est précisément ce qui fait la valeur marchande de Sonia Mabrouk — et ce qui complique son intégration. Dans un entretien au Figaro, elle récuse l’idée d’un plan de sortie mûrement calculé, affirmant n’avoir « rien négocié, rien anticipé, rien calculé ». L’argument est difficile à vérifier, et difficile à ignorer : le passage de CNews à BFMTV en quelques jours est objectivement une opération à fort rendement médiatique, qu’elle ait été ou non préméditée.

Les questions qui se posent à elle sont concrètes. Saura-t-elle adapter son style à une ligne éditoriale plus contrainte ? Diversifiera-t-elle la palette de ses invités au-delà des cercles dans lesquels elle a évolué ? Dans le PAF, les transferts depuis CNews vers des chaînes généralistes ont rarement été neutres en termes d’image, et la pression pour faire ses preuves sous un nouveau format sera réelle dès la rentrée d’août.

Un transfert révélateur

Au-delà du mercato audiovisuel, ce transfert dit quelque chose de plus large sur l’état du paysage médiatique français. La frontière entre chaînes d’opinion et chaînes d’information généralistes est de plus en plus poreuse. BFMTV, propriété de Rodolphe Saadé, président-directeur général du groupe CMA CGM, confirme sa volonté d’investir massivement dans l’information en continu et dans les rendez-vous politiques forts, à mesure que l’échéance de 2027 approche.

Si le « salaire astronomique » évoqué par certains titres reste à ce stade une spéculation — aucun élément contractuel officiel n’a été rendu public —, l’opération elle-même est un pari éditorial clair : miser sur une personnalité clivante pour gagner en visibilité sur un créneau où la concurrence est féroce. La rentrée d’août dira si ce pari se transforme en recomposition durable du débat politique télévisé, ou si les résistances internes et les attentes du public ont raison de l’ambition affichée.



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