Césars : la grande fête du cinéma aux comptes secrets

L'Académie des César gère plusieurs millions par an, dont 63 % apportés par Canal+. Aucun compte n'a été publié depuis 2019, dans un secteur pourtant très encadré par le CNC.

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La 51e cérémonie des César du cinéma se tiendra à Paris le 26 février 2026, organisée par l’Académie des arts et techniques du cinéma. Une édition qui s’inscrit dans une dynamique d’audience retrouvée : la 50e cérémonie, en février 2025, avait réuni 2,01 millions de téléspectateurs sur Canal+ — meilleure performance depuis 2020 — et généré près de 200 millions de vues cumulées sur les plateformes numériques. Pourtant, pas un seul document public ne permet de savoir ce que cette soirée coûte, ni comment elle se finance réellement. Depuis 2019, les comptes de l’Académie ont cessé d’exister aux yeux du monde extérieur.

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2029, derniers chiffres connus

En décembre 2021, le magazine Capital a consulté un document comptable interne de l’Académie portant sur l’exercice 2019. À ce jour, il constitue la seule vue d’ensemble chiffrée de l’économie des César accessible à quiconque n’appartient pas à l’institution.

Ce document établissait des recettes annuelles de 3,5 millions d’euros, réparties entre trois sources. Canal+ et ses partenaires privés apportaient 2,2 millions d’euros, soit 63 % du total, via les droits de diffusion et le sponsoring. Les 4 292 membres votants de l’Académie contribuaient à hauteur de 324 000 euros, sur la base d’une cotisation annuelle de 75 euros hors taxes. Les producteurs injectaient 878 000 euros par l’achat de places et les actions de promotion de leurs films auprès des votants.

Côté dépenses, les charges de personnel s’élevaient à 518 000 euros. Le poste le plus massif était le coffret DVD envoyé chaque année aux membres : 703 000 euros à lui seul, à une époque où la vidéo physique n’avait pas encore cédé définitivement la place à la VOD. L’exercice s’était soldé par un bénéfice de 161 000 euros, et l’Académie disposait alors d’une trésorerie de plus de 825 000 euros. Ces chiffres ont désormais sept ans. Aucune donnée équivalente n’a été publiée depuis.

La contribution de Canal+ reste secrète

Diffuseur exclusif des César depuis 1994, Canal+ est structurellement le premier financeur de la cérémonie. En 2024, un nouvel accord a été signé pour prolonger ce partenariat jusqu’en 2030. Le montant des droits n’a pas été rendu public.

Ce que la chaîne communique volontiers, en revanche, ce sont les performances d’audience. La progression est réelle : 1,86 million de téléspectateurs en 2024, 2,01 millions en 2025. Sur le numérique, l’édition 2025 a enregistré un bond spectaculaire — 200 millions de vues sur Canal+, Dailymotion et TikTok, soit quatre fois plus qu’en 2024. Ces indicateurs servent directement la démonstration que les César restent un investissement rentable pour la chaîne. Ils ne disent rien du montant de cet investissement.

La reconduction du contrat jusqu’en 2030 confirme que la cérémonie occupe une place stratégique dans la grille de Canal+. Ce qui rend la confidentialité des droits d’autant moins anodine : plus l’actif a de valeur, plus son prix mérite d’être connu de ceux qui contribuent à le financer.

Rémunérations des Césars

Le document consulté par Capital a permis d’établir la rémunération perçue par Alain Terzian durant sa présidence. Sa société Alter Films a facturé environ 500 000 euros bruts au titre de la coproduction de quatre cérémonies entre 2016 et 2019, soit une moyenne de 125 000 euros bruts par édition. C’est le seul cas documenté disponible. Depuis le changement de direction en 2020, aucune information comparable n’a été rendue publique.

Pour les maîtres de cérémonie, les seuls chiffres existants proviennent de déclarations individuelles non vérifiées. En 2020, Florence Foresti a indiqué sur les réseaux sociaux avoir touché 18 500 euros pour préparer et animer la 45e cérémonie. Des estimations circulant dans les médias évoquent 30 000 à 50 000 euros pour certains présentateurs des années 2010, sans confirmation d’aucune source officielle. L’absurdité du contraste est documentée par les chiffres eux-mêmes : on connaît le coût du coffret DVD envoyé aux votants à l’euro près, mais pas le montant du cachet du présentateur de la soirée.

2020 : le tournant qui a refermé les comptes

La crise institutionnelle ayant conduit au départ d’Alain Terzian et à la refonte de la gouvernance début 2020 constitue le point de rupture. Avant, les données filtraient — imparfaitement, mais elles existaient. Depuis, aucun budget annuel n’a été rendu public pour les éditions 2020 à 2025.
La stratégie de communication adoptée depuis cette date a opéré une substitution silencieuse : les chiffres d’audience ont pris la place des chiffres financiers. L’Académie et Canal+ publient systématiquement les données de téléspectateurs et de consommation numérique. Le compte de résultat, lui, n’existe plus dans l’espace public. À l’approche de la 51e édition, ce schéma n’a aucune raison de changer.

Une boîte noire financée par un secteur sous tutelle publique

C’est là que réside la contradiction structurelle. Le cinéma français fonctionne sous un régime d’aides publiques très encadré, piloté par le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC). Tout film bénéficiaire d’un soutien doit produire des justificatifs précis et contrôlables. Les producteurs qui financent les César sont, pour la plupart, les mêmes qui déposent ces dossiers d’aide. Les professionnels dont les cotisations alimentent l’Académie travaillent dans un secteur dont chaque euro public est tracé.

La cérémonie censée couronner ce cinéma aidé ne publie ni budget consolidé, ni ventilation de ses dépenses, ni rémunérations de direction. La question posée par cette situation dépasse le simple « combien coûtent les César » : pourquoi l’opacité financière d’une institution partiellement alimentée par l’argent du secteur aidé est-elle devenue la norme sans que personne n’en exige le changement ? Certains professionnels plaident déjà pour qu’un budget simplifié — recettes globales, grandes masses de dépenses, rémunérations de la direction — devienne une condition de légitimité pour une cérémonie qui prétend parler au nom de tout un cinéma. La 51e édition se tiendra sans que cette question ait trouvé de réponse.



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