Derrière le rapport de la Cour des Comptes, la fin du modèle social français

Retraites gelées, soins moins remboursés, mairies étranglées : voilà les trois coupes que l'État prépare pour trouver ses 80 milliards.

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La France doit trouver 80 milliards d’euros. C’est le verdict chiffré du rapport de la Cour des comptes publié le 19 février 2026. Déficit à 5,4 % du PIB en 2025, obligation européenne de revenir sous 3 % d’ici 2029 : l’écart entre les deux ne laisse aucune marge de manœuvre. Et comme le taux de prélèvements obligatoires atteint déjà un niveau record dans la zone euro, la réponse ne viendra pas de nouveaux impôts. Elle viendra des dépenses.

Déficit public français 2025 : une amélioration en trompe-l’œil

Le déficit est passé de 5,8 % du PIB en 2024 à 5,4 % en 2025, soit une réduction de 0,4 point. La Cour des comptes documente précisément la source de cette amélioration : elle repose intégralement sur 23 milliards d’euros de hausses d’impôts, sans réduction structurelle des dépenses. Aucune coupe n’a été engagée. La dépense publique primaire a au contraire progressé de 1,3 % en volume sur l’exercice, à un rythme supérieur à la croissance de l’économie réelle, estimée à 0,9 %.

À 0,4 point de réduction par an, l’objectif de 3 % en 2029 est hors d’atteinte. Pour tenir la trajectoire européenne, l’État doit dégager 0,6 point de PIB d’économies annuelles supplémentaires sur ses propres dépenses dès 2027.

Pourquoi la hausse des impôts ne peut plus réduire la dette française

La stratégie fiscale qui a financé l’amélioration de 2025 a propulsé le taux de prélèvements obligatoires à 43,7 % du PIB, un niveau record dans la zone euro. Ce chiffre désigne la part exacte de la richesse produite par le pays captée par l’État, les collectivités et la Sécurité sociale sous forme d’impôts et de cotisations.

À ce niveau, le mécanisme fiscal atteint ses limites opératoires. Toute hausse supplémentaire risque de détruire davantage de valeur économique — en comprimant l’investissement des entreprises et la consommation des ménages — qu’elle ne génère de recettes pour l’État. Le levier fiscal est épuisé. La réduction du déficit doit désormais passer par la dépense.

Anatomie de la dépense publique : où trouver les 80 milliards

L’analyse des flux financiers de l’État révèle deux réalités superposées. La première est une contrainte absolue : la charge de la dette, c’est-à-dire les intérêts versés aux créanciers internationaux, s’élève à 65 milliards d’euros en 2025. Cette somme ne rembourse pas le capital emprunté — elle en paie uniquement le loyer. Elle est prioritaire, passive et non réductible par décision politique.

Ce chiffre prend une dimension supplémentaire pour 2026 : la charge des intérêts va progresser de 9 milliards d’euros en un an, pour atteindre 74 milliards. Le budget 2026 prévoit 11 milliards d’économies sur les dépenses. La hausse des intérêts à elle seule en absorbe 9, réduisant l’effort net réel à 2 milliards.

La seconde réalité est une dynamique hors de contrôle : les dépenses sociales ont augmenté de 2,2 % en volume en 2025, une fois l’effet de l’inflation neutralisé. Lorsque les dépenses de santé et de protection sociale progressent plus vite que la croissance de l’économie réelle, le système génère un déficit structurel automatique, financé par l’emprunt.

Coupes budgétaires en France : les trois scénarios du plan d’ajustement

Combler 80 milliards d’euros de déficit sans recourir à la fiscalité impose de contracter des politiques publiques entières. Les variables d’ajustement identifiées dessinent trois axes d’action.

Le premier est le transfert de charge sanitaire. L’assurance maladie ne pouvant absorber une hausse de 2,2 % en volume sans déficit croissant, la réponse mécanique consiste à abaisser les taux de remboursement de la Sécurité sociale. Le coût des soins est alors transféré vers les complémentaires santé privées — qui répercuteront la charge sur leurs tarifs — ou vers le reste-à-charge direct des patients.

Le deuxième axe est la désindexation des revenus sociaux. Décorréler l’évolution des retraites et des allocations chômage de l’inflation permet à l’État de réaliser des économies immédiates et durables. Si les prix progressent de 2 % et les pensions de 0,5 %, la différence constitue un gain budgétaire — et une perte de pouvoir d’achat équivalente pour les allocataires.

Le troisième est la contraction de l’appareil d’État. Le gel du point d’indice de la fonction publique, le non-remplacement systématique des départs à la retraite et la réduction des dotations financières allouées aux collectivités locales constituent les outils disponibles. La conséquence est une réduction matérielle et progressive des services publics de proximité.

Dette publique française et risque de marché : le scénario que la France veut éviter

L’alternative à ce plan n’est pas le maintien du statu quo. C’est une perte de contrôle sur les conditions de financement de l’État.

La dette publique française atteint 116,3 % du PIB en 2025, plaçant la France au troisième rang des pays les plus endettés de la zone euro, derrière la Grèce et l’Italie. Les investisseurs internationaux intègrent déjà ce risque : les taux d’intérêt français à dix ans convergent vers ceux de ces deux pays, traduisant une défiance croissante envers la trajectoire budgétaire française.

Si le plan de 80 milliards n’est pas exécuté, la charge de la dette franchira 100 milliards d’euros annuels avant 2029. La dynamique s’inversera alors : ce ne sera plus l’État qui planifiera ses ajustements, mais les créanciers qui les imposeront en restreignant l’accès au financement. La souveraineté budgétaire de la France n’est pas menacée par un choix politique — elle l’est par une équation comptable dont le résultat est connu.



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