Dans le collimateur de la Commission européenne, Shein va faire l’objet d’une procédure formelle au titre de la législation sur les services numériques. Les maux dont la plateforme chinoise est accusée sont pourtant communs à toutes les marketplaces : pourquoi, dans ce cas, ne pas enquêter également sur Amazon, Temu, eBay, AliExpress, Vinted, etc. ?
La commission européenne vient d’annoncer l’ouverture d’une enquête contre Shein au titre du Règlement sur les services numériques (DSA). La plateforme est ciblée en raison de risques liés à la présence de produits illégaux, à l’opacité de ses algorithmes, ou encore, au titre de son « design addictif », notion floue s’il en est. Cette initiative intervient après l’affaire des « poupées sexuelles » qui avait choqué l’opinion fin 2025.
Mais en ciblant uniquement Shein, la Commission européenne commet deux erreurs. Elle prend d’abord le risque de se voir accusée d’instrumentalisation politique, puisqu’elle ne vise qu’une plateforme, chinoise, dans le contexte de guerre commerciale qui oppose Bruxelles à Pékin. Mais surtout, elle pourrait bien, paradoxalement, affaiblir la lutte nécessaire contre les dérives des plateformes de commerce en ligne, en laissant passer sous ses radars les produits non conformes et les abus d’autres plateformes concurrentes.
Cela est bien démontré en France. Début février, la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) publiait ainsi une liste de 25 références de produits dangereux retirés des marketplaces en janvier 2026, à la suite d’alertes européennes. Ces produits — jouets présentant des risques d’étouffement, équipements pour enfants susceptibles de brûler ou de causer des blessures, vêtements ou objets avec risques chimiques — provenaient de vendeurs tiers et ont été repérés sur Shein … mais aussi sur Temu, Amazon, eBay ou encore AliExpress. Dans le cadre de précédentes procédures, Wish et Temu avaient également été épinglées par la DGCCRF.
En réduisant son champ d’action à Shein, la Commission européenne transforme un problème global en bras de fer commercial sino-européen, permettant en outre aux vendeurs tiers de transférer leurs activités illicites vers d’autres plateformes désormais moins surveillées. En faisant de la plateforme chinoise le bouc-émissaire du commerce en ligne, l’Union risque de passer à côté de son sujet. Il est nécessaire d’établir une réglementation applicable à tous, conformément à nos principes élémentaires de droit voulant que la loi doit toujours être impersonnelle.
Or, aujourd’hui, s’impose petit à petit l’idée d’un traitement à géométrie variable des plateformes, les entreprises américaines semblant être préservées par crainte de l’agressivité commerciale de Donald Trump et les plateformes chinoises, a contrario, attaquée dans l’espoir d’amadouer le président américain. Une application homogène du DSA, articulée autour de critères objectifs (nombre d’utilisateurs des plateformes, nature des risques, efficacité des mécanismes de retrait et de prévention), renforcerait non seulement la sécurité des consommateurs mais aussi la légitimité du cadre juridique européen. Elle permettrait de dissiper cette tenace impression de « chinese bashing ». Pour que l’enquête européenne soit réellement prise au sérieux, elle doit incarner une réponse systémique à un défi qui l’est lui-même : celui de la régulation d’un modèle d’intermédiation où des millions de produits de vendeurs tiers circulent sans contrôles préventifs efficaces.
Vers une application plus large du DSA
Le DSA a été conçu précisément pour éviter ces situations asymétriques : en imposant des obligations uniformes à toutes les Very Large Online Platforms, il entend créer un cadre réglementaire européen transposable à l’ensemble des acteurs numériques majeurs, quel que soit leur pays d’origine Ainsi, l’écho médiatique de l’enquête sur Shein devrait être mis à profit pour lancer une stratégie d’application plus vaste et transparente du DSA. Les autorités européennes disposent déjà de moyens d’investigation et de sanction qui peuvent et doivent être déployés à l’ensemble des plateformes présentant des risques similaires. Sans cela, l’efficacité et la légitimité du texte risquent d’être mises en question, tant par les acteurs économiques que par les consommateurs.


