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- La base aérienne n’est plus intouchable
- Disperser pour survivre
- Logistique : voler léger pour frapper plus loin
- Mission command : le verrou culturel de l’AAE
- Quand les chasseurs armés investissent les aéroports civils
- Orion 26 : le baptême du feu de la dispersion
- Le Rafale à l’épreuve de sa propre régénération
Le 27 janvier 2026, vingt Rafale quittent la base 118 de Mont-de-Marsan sans préavis et se posent sur quatre sites différents — Cognac, Cazaux, Mérignac, Clermont-Ferrand — en moins de huit heures. L’exercice Topaze, prélude à Orion 26, n’est pas un simple test de réactivité. C’est la démonstration publique d’une rupture doctrinale que l’Armée de l’Air et de l’Espace (AAE) conduit méthodiquement depuis 2023 : la grande base sanctuarisée appartient au passé. L’escadron, désormais, doit être nomade pour survivre.
La base aérienne n’est plus intouchable
Pendant des décennies, la puissance aérienne occidentale a opéré depuis des bases arrière massives, protégées par la distance, la défense anti-aérienne et la supériorité technologique. Ce modèle supposait un adversaire incapable de frapper loin et avec précision. Cette hypothèse n’existe plus.
La guerre en Ukraine a confirmé ce que les analystes pressentaient : la combinaison de missiles balistiques et de croisière, de drones suicides bon marché et de capacités de renseignement satellitaires permet désormais de cibler n’importe quelle infrastructure fixe identifiée. Les frappes iraniennes et israéliennes ont apporté la même démonstration dans un autre théâtre. Une base statique, répertoriée, devient une cible programmée. Sa destruction ne requiert plus une armée de l’air rivale — quelques missiles et un bon renseignement suffisent.
Face à cette réalité, le Rafale ne peut plus compter sur ses seuls systèmes de guerre électronique ou ses leurres pour assurer sa survie au sol. La réponse est collective et doctrinale : rendre l’escadron insaisissable, en le dispersant, en le déplaçant, en le régénérant vite, avant que l’adversaire n’actualise ses coordonnées.
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Disperser pour survivre
L’AAE a formalisé cette réponse à travers deux concepts complémentaires. Le premier, FRA-ACE (French Agile Combat Employment), est la déclinaison nationale du concept ACE développé par l’US Air Force. Son principe : multiplier les points d’appui sous très faible préavis — bases de dégagement OTAN, aéroports civils, terrains austères — tout en maintenant la continuité des missions de combat. Le second, MORANE (Mise en Œuvre Réactive de l’Arme Aérienne), en est le bras opérationnel : déployer des avions de combat sur une base alliée avec l’empreinte humaine et logistique la plus réduite possible, puis les redéployer rapidement selon l’évolution de la menace.
La chronologie des déploiements réels illustre la montée en puissance de cette doctrine. En octobre 2023, trois Rafale de l’EC 3/30 « Lorraine » et un A400M Atlas posent leurs roues sur la base roumaine de Fetești. Trente-trois aviateurs, un seul avion de transport, des lots techniques drastiquement réduits : le détachement opère quasi en mode commando tout en participant à la posture de réassurance de l’OTAN sur le flanc Est. En mars 2024, un second déploiement MORANE en Roumanie mobilise les mêmes effectifs pour cinq jours d’opérations communes avec des chasseurs belges, roumains et turcs, dans le cadre de la mission Air Shielding de l’Alliance — douze sorties, trente heures de vol. À l’automne 2024, trois Rafale de la 30e escadre se dispersent vers Zagreb tandis qu’un autre détachement se pose à Spangdahlem, base américaine en Allemagne, lors d’un exercice OTAN explicitement articulé autour du concept MORANE.
L’exercice Topaze du 27 janvier 2026 marque le passage à l’échelle supérieure : vingt Rafale dispersés sur quatre bases en moins de huit heures, avec pour objectifs déclarés de tester l’agilité de la chaîne décisionnelle, de valider le maintien en condition opérationnelle (MCO) sur des terrains secondaires, et de simuler un raid de rétorsion au missile SCALP depuis les sites de dispersion. Quelques mois plus tôt, en avril 2025, la 3e escadre avait conduit une manœuvre comparable avec ses Mirage 2000D dans le cadre de l’exercice JADE : dispersion sans préavis vers cinq bases, dont certaines non équipées habituellement pour les accueillir, avec une augmentation du nombre de missions sur trois jours évaluée à environ 30 % selon les débriefs médiatiques.
Logistique : voler léger pour frapper plus loin
Devenir nomade impose de rompre avec la culture du déploiement lourd. Pendant des années, les escadrons partaient avec des lots standardisés dont une faible fraction seulement était effectivement utilisée. Fetești a servi de démonstrateur inverse : pour 33 aviateurs — mécaniciens, spécialistes des systèmes d’information et de communication, commandos de protection, équipements NRBC — l’ensemble du détachement tient dans la soute d’un seul A400M, soit environ 4 tonnes de fret pour 20 m³ de volume. Les mécaniciens ont recalibré leurs lots à partir d’une analyse des pannes les plus fréquentes et des besoins incompressibles du Rafale, en s’appuyant sur les ressources de la nation hôte pour le reste : véhicules de manutention, installations d’oxygène liquide fournis par la partie roumaine.
Topaze franchit un cran supplémentaire en testant explicitement le passage d’un MCO de contrat — calibré pour des opérations extérieures limitées — vers un MCO de combat capable de suivre une escadre éclatée sur plusieurs bases secondaires simultanément. Le soutien technique, l’armement et la protection de la force doivent se reconfigurer aussi vite que les avions eux-mêmes.
Ce modèle fait du cross-servicing interallié son second pilier. À Fetești, les mécaniciens français ont coopéré avec leurs homologues roumains sur F-16 pour partager les moyens de servitude sur la ligne de vol. Un plan de formation annoncé début 2025 prévoit d’étendre cette capacité aux Eurofighter italiens et espagnols. Les exercices EMERAUDE et SAPHIR vont dans le même sens : à Luxeuil, en novembre 2024, la 2e escadre a fait voler douze Mirage 2000-5 sur treize pendant cinq jours — 150 heures de vol, 88 missions, soit le double d’une activité hebdomadaire standard — avec ravitaillements moteur tournant et montage manuel de missiles, pour habituer les maintenanciers aux cadences d’une guerre de haute intensité.
La dispersion ne simplifie pas la chaîne logistique : elle en déplace la complexité vers un réseau plus vaste de flux carburant, de ravitailleurs, d’A400M et de systèmes de communication sécurisés, eux-mêmes vulnérables au brouillage et à la cyberguerre.
Mission command : le verrou culturel de l’AAE
Si la logistique se réinvente, la dispersion heurte de plein fouet l’ADN doctrinal français en matière de commandement et de contrôle. La planification et la conduite des opérations aériennes françaises sont historiquement centralisées autour du commandant de la composante air (JFAC) installé à Lyon Mont-Verdun, capable de suivre chaque frappe en temps quasi réel via flux vidéo et liaisons satellitaires.
Or FRA-ACE et MORANE n’ont de sens que si un détachement isolé peut continuer à opérer malgré la perte ou la dégradation de ses communications — scénario plausible face à des adversaires dotés de capacités de brouillage électromagnétique avancées. C’est le principe du « mission command » : définir clairement l’intention et le but de la manœuvre, puis laisser au chef sur le terrain l’initiative de l’exécution, dans un cadre de règles d’engagement préétabli, sans pilotage permanent depuis la métropole.
Le miroir américain est instructif et peu rassurant. Malgré des exercices ACE de grande ampleur, l’US Air Force reste confrontée à des lacunes de formation des personnels de soutien, des chaînes logistiques fragiles et une incapacité à défendre activement plus qu’une poignée de terrains dispersés face à la saturation de missiles. Le général James Hecker, commandant US Air Forces Europe et Allied Air Command, a résumé le dilemme : l’Alliance dispose de nombreux aérodromes alliés, mais ne peut en défendre activement qu’une fraction.
Pour l’AAE, le chemin restant à parcourir est réel. Les exercices Jade et Topaze entraînent pilotes, contrôleurs et mécaniciens à prendre des initiatives sous pression, mais les escadres ne disposent pas encore de tous les moyens sécurisés ni des réflexes doctrinaux qu’exigerait une autonomie totale. L’architecture C2 — capteurs, liaisons de données, bulles de commandement projetables — est en cours d’adaptation, pas encore aboutie.
Quand les chasseurs armés investissent les aéroports civils
Jusqu’ici pensés pour les opérations extérieures et la posture de réassurance sur le flanc Est, FRA-ACE et MORANE franchissent une nouvelle étape : l’extension de cette logique au territoire métropolitain lui-même.
Du 23 au 25 septembre 2025, l’aéroport civil de Metz-Nancy-Lorraine accueille pour la première fois le déploiement grandeur nature de trois Mirage 2000D en configuration opérationnelle, dans le cadre de FRA-ACE couplé à l’exercice national BASEX. Jusqu’à six sorties quotidiennes sont effectuées depuis cette plateforme où cohabitent habituellement vols commerciaux et fret. L’objectif : tester la capacité des unités à travailler hors de leurs bases d’attache, avec des infrastructures et des équipes civiles non préparées à accueillir des chasseurs armés.
Ce type de manœuvre engage des acteurs inhabituels pour la défense : l’AAE, la DGAC, les gestionnaires d’aéroports et les collectivités locales doivent planifier ensemble les servitudes de piste, les zones de stationnement sécurisées, l’accueil de munitions, les dispositifs anti-drones et la communication avec une population peu habituée à voir décoller des chasseurs armés depuis un aéroport régional. En filigrane se dessine une cartographie de terrains FRA-ACE à pré-qualifier techniquement, durcir autant que possible et intégrer à la planification de défense aérienne nationale. Certains experts avancent que cette dispersion pourrait aussi contribuer à la continuité de la composante nucléaire aéroportée en cas de crise majeure — dimension que les documents publics sur FRA-ACE et MORANE n’abordent pas explicitement.
Orion 26 : le baptême du feu de la dispersion
Orion 26 constitue le cadre de validation ultime de cette mue doctrinale. L’exercice engage, côté Marine nationale, le groupe aéronaval autour du porte-avions Charles-de-Gaulle, deux porte-hélicoptères amphibies et 25 grandes unités de combat ; côté Armée de Terre, trois brigades interarmes, 2 150 véhicules tactiques, 1 200 drones et 40 hélicoptères ; côté AAE, une cinquantaine d’aéronefs, 20 capteurs spatiaux, six systèmes de défense sol-air et dix bases aériennes. Au total, plus de 12 500 militaires français et plus de 20 nations partenaires simulent un engagement de haute intensité multi-milieux sur et depuis le territoire national.
Pour l’AAE, Topaze et Jade en ont été les répétitions générales. Orion 26 doit valider ce qu’aucun exercice limité ne peut démontrer seul : la capacité à tenir dans la durée une posture de dispersion, à maintenir les flux logistiques sous pression adversariale simulée, à faire fonctionner le mission command à l’échelle d’une composante aérienne engagée sur plusieurs théâtres simultanés. Les questions ouvertes sont connues — défense active d’un réseau dispersé, résilience face au brouillage et à la cyberguerre, stocks de pièces critiques dimensionnés pour la haute intensité — et c’est précisément pour y répondre que l’exercice a été conçu.
Le Rafale à l’épreuve de sa propre régénération
En quelques années, FRA-ACE et MORANE ont engagé l’Armée de l’Air et de l’Espace dans une transformation profonde : de la culture de la grande base sanctuarisée vers une logique de dispersion permanente, de plots avancés et de coopération logistique étroite avec alliés et acteurs civils. De Fetești à Zagreb, de Metz-Nancy-Lorraine à Clermont-Ferrand, les manœuvres s’enchaînent pour éprouver la capacité des escadrons à se poser loin, se reconfigurer vite et repartir dans un environnement saturé de menaces aériennes, électromagnétiques et cyber.
La promesse de cette invulnérabilité par le mouvement a un coût : elle suppose d’investir massivement dans la défense active d’un réseau élargi de terrains, dans la résilience des flux logistiques et dans une révolution culturelle du commandement où l’intention l’emporte sur le contrôle en temps réel.
Le Rafale du futur ne sera plus seulement évalué à l’aune de la puissance de son radar ou de la sophistication de son système de guerre électronique, mais à la vitesse à laquelle ses mécaniciens — tout juste descendus d’un A400M — sauront, sur un parking d’aéroport civil ou une base avancée en Méditerranée, le reconditionner pour le renvoyer, discret mais pleinement armé, dans un ciel où toute immobilité se paie cash.


