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- 90 milliards d’euros : le réveil militaire allemand en chiffres
- « La plus grande armée d’Europe » : ce que veut vraiment Berlin
- Pourquoi la montée en puissance allemande inquiète
- Bundeswehr : les limites d’une armée qui part de loin
- Défense européenne : la vraie question n’est pas Berlin, c’est la gouvernance
Berlin dépense désormais plus pour sa défense que Paris, Londres ou Moscou. En trois ans, l’Allemagne est passée du pacifisme constitutionnel au premier budget militaire d’Europe. Une ambition qui fascine ses alliés — et commence à inquiéter certains d’entre eux.
90 milliards d’euros : le réveil militaire allemand en chiffres
Le 27 février 2022, Olaf Scholz monte à la tribune du Bundestag et prononce un mot qui va changer la politique européenne de défense : Zeitenwende. Tournant historique. En quelques minutes, le chancelier annonce un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour moderniser la Bundeswehr, inscrit dans la Constitution en moins de 48 heures, et s’engage à porter durablement l’effort de défense au-delà de 2% du PIB. Trois ans plus tard, les chiffres donnent la mesure de la rupture.
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En 2024, l’Allemagne consacre 90,6 milliards d’euros à sa défense, soit 2,12% de son PIB. Elle devient le premier budget militaire de l’Union européenne, devant la France à 59,6 milliards, et le deuxième de l’OTAN derrière les seuls États-Unis. En un an, ses dépenses militaires ont bondi de 24%, soit 18,2 milliards de dollars supplémentaires selon le ministère britannique de la Défense. Berlin représente désormais 26,4% des dépenses militaires cumulées des Vingt-Sept.
« La plus grande armée d’Europe » : ce que veut vraiment Berlin
Les ambitions affichées vont encore plus loin. La CDU de Friedrich Merz, arrivée au pouvoir début 2025, porte ouvertement l’objectif de faire de la Bundeswehr « la plus puissante armée d’Europe », avec un effort militaire pouvant atteindre 3,5% du PIB et des dépenses cumulées de l’ordre de 650 milliards d’euros sur cinq ans. Une trajectoire budgétaire analysée par Business Sweden projette le budget de défense allemand à 152 milliards d’euros d’ici 2029, contre 86 milliards en 2025.
Au printemps 2025, le Bundestag a également réformé le « frein à l’endettement » constitutionnel — la fameuse Schuldenbremse — pour permettre aux dépenses de défense dépassant 1% du PIB d’échapper partiellement aux règles budgétaires strictes. Cette réforme ouvre la voie à une capacité d’endettement supplémentaire pouvant atteindre 500 milliards d’euros dédiés à la sécurité et aux infrastructures. Ces chiffres restent pour l’instant des projections issues de programmes politiques, non des budgets votés. Mais la direction est claire et la volonté politique, inédite depuis 1945.
Pourquoi la montée en puissance allemande inquiète
La concentration est le premier motif d’inquiétude. Qu’un seul État représente plus d’un quart des dépenses militaires de l’Union européenne constitue un déséquilibre structurel sans précédent dans l’histoire de la construction européenne. Le risque industriel s’y ajoute : les commandes massives de la Bundeswehr alimentent en priorité les champions nationaux — Rheinmetall, KNDS Deutschland — au détriment d’une base industrielle et technologique de défense européenne véritablement intégrée. La France est directement concernée. Seule puissance nucléaire de l’UE depuis le Brexit, Paris a longtemps occupé le leadership naturel sur les questions de défense européenne.
Elle se retrouve désormais dépassée en moyens conventionnels par un partenaire qui, il y a trois ans encore, peinait à atteindre 1,5% de son PIB en dépenses militaires. Ce déséquilibre inédit recompose les rapports de force au sein même des institutions européennes et de l’OTAN. Certains think tanks posent enfin une question taboue mais réelle : quelle Allemagne dans dix ou quinze ans si le contexte politique intérieur venait à évoluer ? L’histoire européenne enseigne la prudence sur ce point.
Bundeswehr : les limites d’une armée qui part de loin
Ces craintes buttent cependant sur une réalité plus prosaïque. La Bundeswehr est un chantier. Des décennies de sous-investissement ont laissé des traces profondes : déficit chronique de munitions, capacités anti-aériennes insuffisantes, matériel vieillissant, pénurie de personnels qualifiés, lenteurs bureaucratiques dans les procédures d’acquisition.
Selon l’US Army War College, l’Allemagne respecte désormais pour la première fois l’objectif OTAN qui impose de consacrer au moins 20% du budget de défense aux équipements majeurs — mais de nombreuses unités ne sont pas encore pleinement opérationnelles et l’aptitude à soutenir un conflit de haute intensité reste limitée à court terme. Le fonds spécial de 100 milliards, moteur initial de la modernisation, finance avant tout du rattrapage capacitaire. Plusieurs analyses indiquent qu’il risque d’être absorbé avant 2028, date jusqu’à laquelle il était censé soutenir l’effort.
L’argent est là ; la puissance effective, elle, prendra des années à se matérialiser. La Pologne illustre d’ailleurs une réalité souvent oubliée dans ce débat : Varsovie consacre 4,12% de son PIB à la défense en 2024, devançant nettement l’Allemagne en intensité d’effort. Avec 34 milliards d’euros concentrés sur les forces terrestres et les stocks de munitions, elle s’impose comme le pivot des capacités conventionnelles sur le flanc Est de l’OTAN — preuve que Berlin est loin d’être seule à peser dans l’équation sécuritaire européenne. Par ailleurs, l’ensemble de la rhétorique officielle allemande positionne cet effort dans le cadre de l’OTAN et de la coopération européenne, et non dans une logique d’autonomie stratégique nationale.
Défense européenne : la vraie question n’est pas Berlin, c’est la gouvernance
La question posée en ouverture — faut-il s’inquiéter ? — appelle en réalité une réponse plus dérangeante que le simple oui ou non. Deux scénarios se dessinent. Dans le premier, l’Allemagne assume son poids financier dans un cadre multilatéral strict et Berlin joue un rôle de pilier plutôt que de dominante. Ses alliés bénéficient de sa montée en puissance sans en subir les effets de concentration.
Dans le second, l’industrie allemande capte l’essentiel des commandes continentales, Paris perd son ascendant stratégique et les partenaires de l’Est se retrouvent en situation de dépendance vis-à-vis d’un fournisseur unique. Ce n’est pas la puissance militaire allemande qui devrait inquiéter l’Europe. C’est l’absence, à ce stade, d’une architecture de gouvernance commune suffisamment solide pour l’encadrer.


