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Sur la base aérienne de Saint-Dizier, en Haute-Marne, des équipages en combinaison de vol attendent. Ils ne lisent pas, ne scrollent pas sur leur téléphone. Ils sont prêts à courir. À tout moment, une sirène peut retentir, et dans les minutes qui suivent, des Rafale chargés d’une arme nucléaire décollent en direction d’une cible que personne, en dehors de quelques généraux et d’un seul homme, ne connaît. Ces pilotes appartiennent aux Forces Aériennes Stratégiques (FAS). Leur mission est de maintenir, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, la permanence de la dissuasion nucléaire aéroportée de la France.
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Ce dispositif existe depuis les années 1960. Mais derrière sa longévité se cache une réalité que le grand public ignore presque entièrement : le Rafale nucléaire n’est pas simplement un avion de combat armé d’une bombe. C’est un système politique autant que militaire, conçu pour offrir au Président de la République une option que peu de chefs d’État au monde possèdent.
Pourquoi un avion quand on a des sous-marins ?
La France dispose de deux composantes nucléaires. La première, océanique, repose sur les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de la Force Océanique Stratégique. Un sous-marin est en patrouille en permanence quelque part dans les océans, invisible, indestructible, garantissant à la France la capacité de riposter même si son territoire est entièrement détruit. C’est la dissuasion absolue, la menace de l’anéantissement mutuel assuré.
La composante aérienne joue un rôle fondamentalement différent. Là où le SNLE est une arme de vengeance, le Rafale est une arme de signal. Dans une crise majeure, le Président peut ordonner le décollage de ses avions nucléaires non pas pour frapper, mais pour montrer qu’il en est capable. C’est ce que les stratèges appellent la « frappe d’ultime avertissement » : un message adressé à l’adversaire, clair, visible sur les radars, qui dit « reculez ou nous tirons ». L’avion peut faire demi-tour jusqu’au dernier moment. Un missile balistique lancé depuis un sous-marin, lui, ne revient jamais.
Cette réversibilité est la valeur centrale de la composante aéroportée. Elle introduit une gradation dans la menace, une échelle de pression diplomatique que la bombe sous-marine seule ne permettrait pas.
Le Rafale B et le missile ASMP-A : un système conçu pour l’impensable
Pour assurer cette mission, l’armée de l’Air et de l’Espace utilise le Rafale B, la version biplace de l’avion. Ce choix n’est pas anodin. La charge cognitive d’un raid nucléaire dépasse ce qu’un seul pilote peut absorber. Le pilote en place avant gère le vol, la trajectoire à basse altitude et la pénétration des défenses ennemies. En place arrière, le Navigateur Officier Systèmes d’Armes (NOSA) prend en charge les contre-mesures électroniques, les communications chiffrées avec l’Élysée et, en dernier ressort, la mise en œuvre de l’armement.
Sous le ventre de l’avion est accroché le missile ASMP-A — Air-Sol Moyenne Portée Amélioré. Ce n’est pas une munition gravitationnelle. Une fois largué, le missile allume son propre statoréacteur et atteint Mach 3, soit environ 3 700 km/h. À cette vitesse et grâce à sa capacité de manœuvre en vol, aucun système de défense antiaérienne actuel n’est en mesure de l’intercepter de manière fiable. Il emporte la Tête Nucléaire Aéroportée (TNA), dont la puissance est estimée à 300 kilotonnes — vingt fois la bombe d’Hiroshima.
Vol en suivi de terrain : comment le Rafale disparaît des radars
Atteindre une cible défendue par des systèmes modernes comme le S-400 russe ne se fait pas en altitude. Le Rafale utilise une tactique appelée le Suivi de Terrain (SDT) : grâce à ses radars et ses commandes de vol numériques, l’avion est capable de voler en mode automatique à 900 km/h et à seulement 60 mètres du sol, de nuit comme par mauvais temps. Il longe les vallées, contourne les reliefs, reste systématiquement en dessous de la portée des radars ennemis. Les équipages appellent cela le « Terre-Solaire ».
Mais le Rafale nucléaire ne part jamais seul. Un raid des FAS est une opération collective qui mobilise plusieurs types d’appareils : les Rafale tireurs, porteurs du missile nucléaire ; les Rafale d’escorte, armés de missiles Meteor longue portée pour neutraliser les chasseurs intercepteurs ennemis ; et les ravitailleurs A330 Phénix, indispensables pour couvrir les distances nécessaires depuis le territoire français. Sans ces derniers, le raid ne peut pas atteindre sa cible.
Le Président seul maître du feu
La dimension la plus sensible de ce dispositif reste sa chaîne de commandement. En France, une seule personne peut ordonner le tir nucléaire : le Président de la République, désigné dans les procédures sous le nom de code « Jupiter ». L’ordre est transmis par des réseaux de communication militaires durcis, conçus pour résister à une attaque nucléaire préalable — dont le réseau Hermès.
Une fois l’ordre reçu dans le cockpit, les équipages appliquent une procédure stricte, répétée chaque année lors de l’exercice majeur des FAS, dont le nom de code est — non sans ironie — « Poker ». Les pilotes et navigateurs des Forces Aériennes Stratégiques ne sont pas sélectionnés pour leur audace, mais pour leur stabilité psychologique. Ce sont des techniciens froids, capables d’exécuter une séquence d’une précision absolue sous une pression maximale. Passé un certain point de la mission, le tir est inéluctable, sauf contre-ordre explicite du Président.
L’ASN4G : préparer la dissuasion de 2035
Le missile ASMP-A approche de la fin de sa vie opérationnelle. À l’horizon 2035, il sera remplacé par l’ASN4G — Air-Sol Nucléaire de 4e Génération. Ce futur missile sera hypersonique, avec une vitesse dépassant Mach 5, soit plus de 6 000 km/h, et hyper-manœuvrant, conçu pour franchir les systèmes antimissiles de nouvelle génération que développent la Russie et la Chine.
Ce programme illustre la logique profonde de la dissuasion française : maintenir en permanence une crédibilité technique suffisante pour que la menace reste réelle aux yeux de l’adversaire. Le jour où un ennemi potentiel estime pouvoir intercepter le missile, la dissuasion s’effondre. L’ASN4G est la réponse à cette équation.
La paix par la menace crédible
Ces équipages de Saint-Dizier existent pour ne jamais avoir à voler vers leur cible. Leur présence, leur disponibilité permanente, les exercices répétés inlassablement, le missile accroché sous l’avion — tout ce dispositif n’a de valeur que s’il n’est jamais utilisé. C’est le paradoxe central de la dissuasion nucléaire : une arme dont l’efficacité repose entièrement sur la conviction qu’elle sera employée, mais dont le succès se mesure au silence.
La France est l’un des rares pays au monde à maintenir les deux composantes — sous-marine et aéroportée. Ce choix coûteux reflète une doctrine : dans un monde où les crises peuvent s’emballer en quelques heures, avoir la capacité d’envoyer un signal gradué, visible, réversible, avant le point de non-retour, n’est pas un luxe. C’est la condition d’une diplomatie qui conserve ses options jusqu’au dernier moment.


