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Ce 18 février 2026, Friedrich Merz lâche une phrase qui fait l’effet d’une petite bombe dans les chancelleries européennes : il serait « possible que des avions de combat allemands puissent emporter des armes nucléaires britanniques et françaises », en précisant aussitôt que la décision finale d’emploi resterait entre les mains de Paris et Londres. Cinq jours plus tôt, à Munich, il avait déjà indiqué avoir « entamé des discussions confidentielles » avec Emmanuel Macron sur une « dissuasion nucléaire européenne ». La proposition est-elle sérieuse ou purement rhétorique ?
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Ce que Merz a dit — et ce que Macron a répondu
Il faut distinguer deux niveaux de déclaration. À la Conférence de Munich sur la sécurité du 13 février, Merz pose un cadre : toute réflexion sur le nucléaire européen doit « s’inscrire strictement » dans le partage nucléaire de l’OTAN et ne pas créer de « zones de sécurité différentes » sur le continent. Le ton est prudent, presque juridique. Cinq jours plus tard, dans le podcast, il va sensiblement plus loin en évoquant des avions allemands porteurs de bombes françaises ou britanniques — tout en excluant explicitement que l’Allemagne développe ses propres armes, en raison du traité « Deux plus Quatre » de 1990 et du Traité de non-prolifération.
Macron, lui, a confirmé à Munich l’ouverture d’un « dialogue stratégique » avec plusieurs dirigeants européens pour articuler la doctrine nationale française avec des « coopérations spéciales ». Il a annoncé qu’il détaillerait cette approche « dans quelques semaines », l’Élysée évoquant un discours possible à l’Île-Longue, base des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins. Une confirmation de l’engagement, pas un blanc-seing opérationnel.
L’Allemagne participe déjà au partage nucléaire de l’OTAN
Pour comprendre ce que propose Merz, il faut partir de ce qui existe. L’Allemagne participe depuis les années 1980 au partage nucléaire de l’OTAN : entre 10 et 15 bombes américaines B61 sont stockées sur la base de Büchel, en Rhénanie-Palatinat, dans des voûtes sécurisées. Elles sont destinées à être emportées par les Tornado IDS du Taktisches Luftwaffengeschwader 33. L’ensemble du dispositif européen représente entre 125 et 130 bombes B61, sous contrôle exclusif des États-Unis.
Berlin a décidé en mars 2022 de remplacer ses Tornado par des F-35A pour cette mission, avec un transfert visé vers 2030 et une flotte portée à 50 appareils. L’Allemagne n’est donc pas une puissance nucléaire, mais elle est déjà intégrée dans une architecture de partage éprouvée. C’est le seul précédent opérationnel crédible auquel Merz peut se référer — et c’est précisément là que commencent les problèmes avec sa proposition.
Trois verrous qui rendent l’idée quasi impossible à court terme
Le premier est juridique. Le TNP ne reconnaît que cinq États dotés d’armes nucléaires. L’Allemagne ne peut en acquérir, et tout mécanisme de mise à disposition de têtes françaises devrait maintenir un contrôle exclusif de Paris — ce qui est difficilement compatible avec un véritable partage opérationnel. Merz lui-même insiste pour rester dans le cadre de l’OTAN, qui repose aujourd’hui sur des armes américaines, pas européennes.
Le second verrou est britannique et il est rédhibitoire pour la formulation même de Merz. Londres ne dispose plus de bombes ou missiles air-sol nucléaires à partager avec quiconque : son arsenal repose exclusivement sur des sous-marins lanceurs de missiles Trident. En citant à la fois Paris et Londres, Merz commet une erreur factuelle ou, plus probablement, formule une proposition qui ne peut en pratique viser que la France.
Le troisième est technique. La composante aéroportée française repose sur le missile ASMPA-R, emporté par les Rafale de l’Armée de l’air et de la Marine. Son successeur, l’ASN4G, doit équiper la version Rafale F5 à l’horizon 2035, avec des caractéristiques encore classifiées. Adapter des Eurofighter ou des F-35A allemands à ces missiles imposerait un développement lourd : intégration physique, systèmes de guidage, liaisons de données, certification — le tout sur un armement strictement national et hautement secret. On parle d’une décennie de travail, au minimum.
Jusqu’où macron peut-il aller sans se renier ?
La doctrine française repose sur un principe intangible : l’autonomie complète de décision et d’emploi, sous l’autorité exclusive du président de la République, ancrée dans la Constitution. Macron l’a rappelé à plusieurs reprises, en soulignant que la dissuasion française est « garantie et contrôlée par la Constitution » et que la France dispose de « moins de 300 têtes nucléaires ».
Ce que Paris peut offrir est précisément calibré : des exercices communs, un partage de culture stratégique, des garanties politiques, et à terme une extension explicite de la notion d’« intérêts vitaux » à des partenaires européens — comme Macron l’avait esquissé dès son discours de l’École de guerre en février 2020, puis réaffirmé en mars 2025. Ce que Paris ne peut structurellement pas céder : le contrôle de ses vecteurs et de ses têtes. La ligne de crête est étroite, mais elle est claire.
Le vrai jeu derrière le débat de Munich
La proposition de Merz n’est pas une feuille de route opérationnelle. C’est un ballon d’essai politique, avec des objectifs distincts pour chaque capitale.
Pour Berlin, l’idée s’inscrit dans une stratégie de réduction de la dépendance américaine, accélérée par la guerre en Ukraine et les tensions transatlantiques récurrentes sur le coût de la défense de l’Europe. Plaider pour un « parapluie nucléaire européen » plus visible, c’est aussi peser différemment dans l’Alliance atlantique.
Pour Paris, la séquence est une opportunité : valoriser la force de frappe comme pilier de la sécurité du continent, tout en obtenant des contreparties — engagement accru sur les dépenses de défense, coopération industrielle dans l’armement européen. Macron construit méthodiquement une culture stratégique commune depuis 2020 ; Munich lui donne une caisse de résonance inespérée.
La formule de Merz aura donc surtout servi à tester les lignes rouges de Paris et des alliés, et à structurer un débat qui avance jusqu’ici dans le flou.
Ce qui va réellement se passer
La probabilité de voir des Eurofighter ou des F-35A allemands emporter des missiles nucléaires français dans un délai prévisible est extrêmement faible. Les obstacles juridiques, techniques et doctrinaux s’y opposent conjointement, et aucun des deux gouvernements ne semble disposé à engager le chantier politique que cela supposerait.
Ce qui est réel, en revanche, c’est que Munich a ancré la dissuasion française dans l’agenda de sécurité européen d’une façon durable. Le discours attendu de Macron — possiblement à l’Île-Longue — dira jusqu’où Paris est prêt à aller dans cette « européanisation » de sa doctrine. Le vrai tournant n’est pas technique. Il est politique, et il vient de commencer.


