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Valorisation cible de 20 milliards d’euros, double cotation à Paris et Francfort, entrée possible de l’État allemand au capital — l’introduction en Bourse de KNDS en 2026 s’annonce comme l’une des opérations financières les plus significatives de l’année en Europe, et le reflet le plus visible du réarmement du continent.
Explosion des commandes de défense
En 2024, KNDS a réalisé un chiffre d’affaires de 3,8 milliards d’euros, contre 3,3 milliards l’année précédente, soit une progression de 15 %. Mais c’est le carnet de commandes qui révèle l’ampleur de la dynamique : les prises de commandes ont atteint 11,2 milliards d’euros sur l’exercice, soit un ratio commandes-chiffre d’affaires de près de trois pour un, signe d’une visibilité industrielle exceptionnelle.
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Le groupe produit certains des équipements les plus demandés en Europe depuis le début de la guerre en Ukraine : les chars Leclerc et Leopard 2, le canon automoteur Caesar, le PzH 2000, ainsi qu’une large gamme de véhicules blindés et de munitions. Ces chiffres positionnent KNDS parmi les trois premiers acteurs européens de la défense terrestre par volume d’activité.
Dix ans de construction
KNDS est né en 2015 du rapprochement de Nexter Systems, le fleuron français des blindés issu de GIAT Industries, et de l’allemand Krauss-Maffei Wegmann. La holding qui en résulte est détenue à parts égales : 50 % côté français, via l’État, et 50 % côté allemand, via la famille Bode-Wegmann. Le modèle revendiqué est celui d’un « Airbus de la défense terrestre », formule qui traduit la volonté de construire un acteur intégré à l’échelle du continent, capable de rivaliser avec les grands groupes américains et britanniques. Le groupe opère à travers deux entités distinctes, KNDS France et KNDS Deutschland, qui conservent des cultures industrielles et des priorités parfois divergentes — une réalité que l’introduction en Bourse ne fera qu’exposer davantage.
Dans un communiqué du 16 décembre 2025, le groupe explique que l’IPO doit « soutenir sa stratégie de croissance à long terme » en élargissant l’accès aux marchés de capitaux. L’objectif concret est de financer la montée en cadence industrielle, les investissements technologiques et le recrutement, dans un contexte où la demande européenne en équipements terrestres a littéralement explosé depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022.
Les armées du continent cherchent à reconstituer leurs stocks de munitions, à moderniser leurs flottes de chars et à commander de nouveaux systèmes d’artillerie — autant de segments où KNDS est directement positionné. Le recours aux marchés financiers s’inscrit également dans un moment favorable : les valeurs de défense bénéficient d’un intérêt boursier soutenu depuis 2022, comme en témoigne la valorisation de Rheinmetall ou de BAE Systems, qui ont toutes deux vu leur capitalisation progresser fortement.
Une valorisation de 20 milliards d’euros
L’introduction en Bourse est envisagée pour juin ou juillet 2026, sous réserve des conditions de marché. La double cotation à Paris et Francfort reflète la nature binationale du groupe et la volonté d’adresser simultanément les investisseurs des deux principaux marchés financiers continentaux. Selon des sources proches du dossier citées par Reuters, la valorisation visée avoisine 20 milliards d’euros, ce qui placerait KNDS parmi les dix premiers groupes de défense européens en termes de capitalisation et en ferait l’une des plus grandes IPO de l’année sur le continent. Le pourcentage du flottant n’a pas encore été arrêté.
L’État allemand veut entrer au capital
L’enjeu le plus sensible de l’opération n’est pas financier mais politique. Selon quatre sources proches du dossier citées par Reuters en février 2026, le gouvernement allemand prépare l’acquisition d’une participation minoritaire dans KNDS, avec des discussions portant sur un seuil d’au moins 25,1 % — soit une minorité de blocage. Berlin y voit un moyen de garantir une capacité d’influence sur un actif jugé stratégique, au moment où l’Europe réarme à marche forcée. Cette entrée éventuelle de l’État allemand s’ajouterait à la présence déjà ancienne de l’État français au capital, créant une configuration où les deux gouvernements seraient actionnaires d’un groupe coté en Bourse. Aucun accord n’est pour autant finalisé : les partis de la coalition allemande n’ont pas encore tranché, et le calendrier de l’IPO reste conditionné à l’avancement de ces négociations.
Derrière l’IPO se profile un programme d’armement d’une envergure considérable. Le MGCS — Main Ground Combat System — doit remplacer à l’horizon 2040 une partie des flottes Leclerc et Leopard 2 par un ensemble de plateformes pilotées et non pilotées interconnectées. Le 24 janvier 2025, Thales, KNDS France, KNDS Deutschland et Rheinmetall Landsysteme ont signé le pacte d’actionnaires de la MGCS Project Company GmbH, basée à Cologne, avec une répartition à 25 % par partenaire et une charge industrielle partagée à égalité entre la France et l’Allemagne. Ce schéma illustre la sensibilité politique de toute évolution de l’actionnariat de KNDS : l’entrée éventuelle de l’État allemand au capital du groupe, aux côtés de l’État français, pourrait modifier les rapports de force au moment précis où se décident les grandes orientations du char du futur.
Gouvernance binationale et intégration industrielle
Au-delà de la dynamique de croissance, KNDS reste confronté à des tensions structurelles que l’entrée en Bourse va mettre en lumière. Les deux entités historiques du groupe défendent des intérêts parfois concurrents : la promotion du Leopard 2A8, déjà retenu par plusieurs armées européennes, entre en concurrence avec le soutien au Leclerc modernisé pour l’armée française.
La répartition des charges sur les programmes intermédiaires comme le Leopard 2A-RC 3.0, et plus encore sur le MGCS, reste un sujet sensible. L’arrivée de nouveaux actionnaires boursiers, avec leurs exigences de rentabilité et de transparence, ajoutera une couche de complexité à une gouvernance déjà délicate. En France, l’opération relance le débat sur la conciliation entre souveraineté industrielle, contrôle public et recours aux marchés financiers pour financer l’effort de défense.


