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Ce qui se joue entre Paris et New Delhi en ce début 2026 dépasse largement le cadre d’un contrat de défense. En acceptant d’assembler le moteur M88 du Rafale sur le sol indien, en partenariat avec Hindustan Aeronautics Limited, Safran franchit une ligne que l’industrie de haute technologie s’était longtemps refusé à franchir. C’est un transfert de substance industrielle.
Quand « Make in India » devient condition sine qua non
L’Inde ne négocie plus en acheteur docile. Avec la commande imminente de 114 Rafales supplémentaires — portant la flotte visée à 330 appareils — New Delhi impose ses règles : pas d’acquisition sans localisation. Le programme « Make in India » n’est plus un argument politique intérieur, c’est désormais un droit d’entrée opposable à tout fournisseur étranger, y compris aux mieux établis.
Safran l’a compris avant d’autres. L’inauguration, fin novembre 2025, du complexe MRO de Hyderabad — 45 000 mètres carrés, premier centre de ce type ouvert par un équipementier étranger en Inde — marquait déjà une inflexion. Mais la maintenance n’engage pas les mêmes secrets industriels que l’assemblage. Ce que Safran consent aujourd’hui, c’est autre chose : laisser des mains indiennes monter le cœur d’un chasseur de combat.
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Calcul industriel
La logique de Safran est limpide. Ses résultats 2025 sont solides — hausse de revenus proche de 15 %, livraisons record — mais le vrai enjeu est prospectif : 3 milliards d’euros de revenus visés en Inde d’ici 2030. Refuser le transfert technologique, c’est se condamner à regarder ce marché se fermer. L’accepter, c’est parier sur une co-dépendance qui fidélise New Delhi sur le long terme mieux qu’aucune clause contractuelle.
La règle non écrite qui prévalait jusqu’ici — concevoir à Villaroche, maintenir à l’étranger, ne jamais assembler ailleurs — s’est heurtée à une réalité géopolitique plus forte qu’elle.
Un axe Paris-New Delhi construit sur l’autonomie stratégique
Ce rapprochement industriel s’inscrit dans une convergence plus profonde. France et Inde partagent une même obsession : ne pas dépendre. Pour New Delhi, Paris représente une alternative sérieuse à Washington, qui hésite à livrer ses technologies de propulsion, et à Pékin, dont la menace structure désormais toute la doctrine de défense indienne.
C’est dans ce contexte que s’accélèrent les discussions autour du moteur de l’AMCA, le futur chasseur furtif indien. La France y propose une co-conception de turbines à 110 kN — là où les États-Unis posent des conditions. Le risque est réel : former à terme un concurrent. Mais verrouiller l’accès au marché de défense le plus dynamique des prochaines décennies justifie, dans le calcul français, de prendre ce risque.
Hyderabad, hub mondial à l’horizon 2035
La question qui demeure est celle de la montée en compétence. L’écosystème industriel indien peut-il absorber ces transferts sans dérive qualitative ? L’ambition affichée donne la mesure du pari : d’ici 2035, l’usine de Hyderabad pourrait traiter 300 moteurs par an, positionnant l’Inde comme un nœud de la chaîne de valeur aéronautique mondiale, et non plus comme son terminus.
Safran ne délocalise pas une activité. Il se réplique dans une géographie où la puissance se redistribue. Dans un monde multipolaire, la solidité d’un acteur industriel se mesure moins à ce qu’il préserve qu’à la densité des liens qu’il tisse avec les économies en ascension.


