1 Européen sur 300 profite d’Erasmus : le programme reste ultra-élitiste

La Commission européenne propose d'augmenter le budget jusqu'en 2034, mais reste floue sur l'objectif de démocratisation

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En 2024, 1,44 million de personnes ont participé à Erasmus+. Un chiffre record qui masque une réalité : seul 0,3% de la population européenne bénéficie annuellement du programme. La Commission propose d’étendre le dispositif jusqu’en 2034 avec un budget « significativement élargi », sans préciser de cible chiffrée.

Un budget élargi sans objectif quantifié

En novembre dernier, la Commission européenne a annoncé la prolongation d’Erasmus+ jusqu’en 2034, accompagnée d’une enveloppe budgétaire « significativement plus importante ». L’objectif affiché : rendre la mobilité éducative « encore plus accessible et percutante ». Pourtant, ni le montant de cette augmentation budgétaire ni les cibles de participation n’ont été communiqués.

Flux Erasmus+ par pays (2014-2024)

🇪🇸
Espagne
2,23M
Total
Exportateur
🇮🇹
Italie
1,81M
Total
Équilibré
🇩🇪
Allemagne
1,78M
Total
Importateur
🇫🇷
France
1,65M
Total
Importateur
🇵🇱
Pologne
900K
Total
Importateur
🇷🇴
Roumanie
600K
Total
Importateur
🇮🇪
Irlande
400K
Total
Exportateur
🇵🇹
Portugal
350K
Total
Exportateur

Envoyés
Reçus
Solde
Principales destinations

Le paradoxe des chiffres interpelle. Avec 1,44 million de participants en 2024, Erasmus+ affiche un volume record depuis son lancement sous sa forme actuelle en 2014. Rapporté aux 450 millions d’Européens, ce chiffre représente néanmoins un taux de pénétration annuel de 0,3%. La question se pose : accessible pour qui ?

Une croissance continue interrompue par la pandémie

La trajectoire de croissance du programme reste impressionnante. Entre 2014 et 2024, le nombre de participants annuels a été multiplié par 5,6, passant de 259 000 à 1 444 000 personnes. Cette expansion témoigne de l’attractivité croissante du dispositif auprès des publics éligibles.

La crise sanitaire a néanmoins révélé la fragilité structurelle du programme. En 2020, les échanges se sont effondrés à 367 000 participants, le niveau le plus bas enregistré depuis le lancement d’Erasmus+. Le rebond s’est opéré dès 2022, permettant un retour aux niveaux pré-pandémie, avant de les dépasser en 2023 et 2024.

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Quatre pays concentrent la moitié des flux sur dix ans

L’analyse géographique révèle une forte concentration des échanges. Entre 2014 et 2024, quatre pays totalisent 7,47 millions de participants, cumulant arrivées et départs : l’Espagne (2,23 millions), l’Italie (1,81 million), l’Allemagne (1,78 million) et la France (1,65 million). Ces poids lourds structurent les flux de mobilité européenne.

Les déséquilibres entre pays émetteurs et récepteurs dessinent des dynamiques contrastées. L’Allemagne, la France, la Pologne et la Roumanie accueillent davantage de participants qu’ils n’en envoient. À l’inverse, l’Espagne, le Portugal, l’Irlande, Malte et Chypre exportent plus de mobilité qu’ils n’en reçoivent. Cette asymétrie interroge sur la répartition effective de la valeur créée par le programme.

Des routes migratoires étudiantes très balisées

Les destinations privilégiées varient fortement selon les pays d’origine. L’Irlande illustre cette concentration : 56% de ses participants se dirigent vers trois destinations uniquement – la France, l’Allemagne et l’Italie. Le Luxembourg présente un schéma similaire, avec une majorité de flux vers les pays frontaliers.

À l’opposé, les États baltes, la Tchéquie, la Slovénie et la Croatie affichent une dispersion géographique marquée : la part des trois premières destinations d’accueil représente moins de 30% du total des participants sortants. Cette diversification témoigne d’une ouverture plus large aux opportunités européennes.

De l’université à la formation professionnelle : un périmètre élargi

La nature des échanges s’est profondément transformée depuis 2014. À l’origine très majoritairement centré sur l’enseignement supérieur – le modèle universitaire classique d’un semestre ou d’une année académique à l’étranger –, Erasmus+ a progressivement élargi son spectre.

L’éducation scolaire, les échanges de jeunesse, la formation professionnelle et l’éducation des adultes ont gagné en importance relative. En 2023, le sport a même fait son entrée dans le dispositif, bien que son volume reste marginal. Cette diversification marque l’évolution revendiquée du programme vers un dispositif d’apprentissage tout au long de la vie.

Reste que cette extension sectorielle n’a pas fondamentalement modifié l’équation démographique : le taux de pénétration dans la population européenne demeure inférieur à 0,5% annuellement.

L’opacité budgétaire au cœur de l’extension 2025-2034

L’annonce d’un budget « significativement élargi » pour la période 2025-2034 soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. Aucun montant n’a été communiqué dans les documents de janvier 2026, rendant impossible toute évaluation du coût par participant ou du retour sur investissement envisagé.

Plus problématique encore : l’absence d’objectifs quantifiés. La promesse de rendre le programme « plus accessible » ne s’accompagne d’aucune définition de seuil, d’aucun pourcentage-cible de population à atteindre d’ici 2034. Cette formulation qualitative contraste avec les standards de mesure d’impact attendus pour un programme de cette envergure.

Une opportunité pour une fraction infime d’Européens

Près de 40 ans après sa création, Erasmus+ affiche une trajectoire de croissance continue et une extension progressive de son périmètre d’intervention. Mais l’augmentation budgétaire proposée pour 2025-2034 s’accompagne-t-elle d’une stratégie de démocratisation mesurable ?

Sans objectif chiffré ni transparence sur les coûts unitaires, le programme risque de rester ce qu’il est aujourd’hui : une opportunité pour une fraction infime d’Européens. La question n’est plus de savoir si Erasmus+ grandit, mais pour qui il grandit réellement.



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