Avions de combat : pourquoi la France et l’Allemagne se séparent

Berlin et Paris se déchirent sur le SCAF. L'Allemagne veut son propre avion, la France refuse de partager ses secrets. Un divorce industriel qui signe l'échec de la défense européenne.

Afficher le sommaire Masquer le sommaire

C’est une tectonique des plaques silencieuse, mais dont l’onde de choc menace de fissurer l’édifice de la défense européenne pour le demi-siècle à venir. Au siège de Dassault Aviation, l’ambiance n’est plus à la diplomatie, mais à la veillée d’armes. Le SCAF (Système de Combat Aérien du Futur), ce « chantier du siècle » censé sceller le destin commun de la France, de l’Allemagne et de l’Espagne, est au point mort. Pire : il agonise.

A LIRE AUSSI
F-35 : comment 13 pays européens ont perdu le contrôle de leur défense aérienne

Depuis quelques jours, le mot « divorce » n’est plus tabou. Il s’étale même en lettres de sang dans les notes confidentielles qui circulent entre l’Élysée et la Chancellerie. Le 11 février 2026, un coup de tonnerre est venu de Berlin : l’industrie aérospatiale allemande (BDLI) et le puissant syndicat IG Metall ont officiellement plaidé pour un « SCAF à deux avions ». En clair : une partition. D’un côté, un appareil piloté par la France (Dassault) ; de l’autre, un chasseur germano-espagnol (Airbus). La fin de l’illusion unitaire.

Comment en est-on arrivé là ? Récit d’un crash industriel annoncé, où se mêlent naïveté politique, voracité technologique et retour brutal du réel.

Dassault domine, l’Allemagne conteste

Au cœur de cette bataille, un homme avait prévenu. Éric Trappier, le PDG de Dassault Aviation, n’a jamais cru au « romantisme » industriel. Depuis le lancement de la Phase 1B en 2023, sa ligne est celle d’une souveraineté ombrageuse : « La coopération, oui, mais pas la co-gestion ». Pour l’héritier spirituel de Marcel Dassault, la règle est simple : celui qui sait faire commande. C’est la fameuse méthode du « Best Athlete ». Or, Dassault est le seul en Europe continentale à maîtriser la chaîne complète d’un avion de combat, des commandes de vol numériques à la furtivité, éprouvée sur le démonstrateur nEUROn.

Mais face à lui, l’Empire a contre-attaqué. Airbus Defence and Space, poussé par Berlin, n’a cessé de contester ce leadership, réclamant un partage plus large de la propriété intellectuelle (IP). Pour Saint-Cloud, c’était une ligne rouge absolue : « On ne donne pas ses secrets de fabrique à un rival qui veut apprendre à nos dépens », résume un cadre du programme.

En ce début 2026, la position de Dassault est inexpugnable. Le carnet de commandes du Rafale déborde (220 unités à livrer), dopé par les succès à l’export en Indonésie et en Serbie. L’avionneur français n’a pas besoin du SCAF pour survivre à court terme. Il dispose même de son propre plan de vol : le standard F5 du Rafale, prévu pour 2030, qui intègre déjà des drones de combat (le « Loyal Wingman ») et une connectivité avancée. C’est ce que Trappier appelle poliment une « étape », mais qui ressemble furieusement à un plan B devenu plan A.

Le mur budgétaire allemand brise l’illusion

Si le blocage était technique, il serait soluble. Mais il est éminemment politique. L’Allemagne de 2026 n’est plus celle d’Angela Merkel. Le chancelier Friedrich Merz, aux manettes d’une coalition sous pression budgétaire, a sifflé la fin de la récréation.

Le constat allemand est froid, comptable, presque cynique : pourquoi investir des milliards dans un projet où l’industrie allemande se sent reléguée au rang de sous-traitant de luxe ? « L’Allemagne veut un retour sur investissement technologique immédiat. Elle veut apprendre à faire des chasseurs pour ne plus dépendre de la France », analyse un expert du dossier. La demande de la BDLI pour un avion séparé est l’aveu de cet échec : Berlin préfère financer sa propre montée en compétence, quitte à produire un appareil moins performant ou plus tardif, plutôt que de financer le bureau d’études de Saint-Cloud.

À cela s’ajoute le vertige du calendrier. La Phase 2, censée lancer la construction du démonstrateur pour un premier vol en 2028 ou 2029, n’est toujours pas validée. Chaque mois de retard repousse la mise en service opérationnelle au-delà de 2045. Une éternité. Dans cet intervalle, le ciel européen risque de ne parler qu’une seule langue : l’américain. Le F-35 de Lockheed Martin s’est déjà imposé en Allemagne, en Belgique, en Suisse, en Finlande. Le SCAF, conçu pour remplacer le Rafale et l’Eurofighter, risque d’arriver dans un marché saturé, technologiquement obsolète face aux futures productions américaines (NGAD).

C’est là que le piège se referme. Pendant que Paris et Berlin se déchirent sur des pourcentages de charge industrielle, le monde avance. Le programme concurrent GCAP (Global Combat Air Programme), mariant le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon, accélère. Plus pragmatique, moins politisé, structuré autour de géants aux compétences complémentaires (BAE Systems, Leonardo, Mitsubishi), il vise une entrée en service dès 2035.

La tentation est grande pour Berlin de lâcher la main de la France pour celle de Londres ou de Tokyo. Des rumeurs insistantes font état de discussions avancées pour que l’Allemagne rejoigne le GCAP, laissant la France seule avec son Rafale. Ce serait, pour Emmanuel Macron, un camouflet diplomatique majeur. Le président français continue d’affirmer, contre l’évidence des faits, que le projet « n’est pas mort », mais la « quasi-rupture » évoquée par le patron de Safran, Olivier Andriès, est bien la réalité du terrain.

Deux avions ou la mort du projet européen

Nous sommes à l’heure de vérité. Le SCAF tel qu’imaginé en 2017 – un avion unique, symbole d’une défense européenne intégrée – est une chimère qui se dissipe. L’issue la plus probable, dessinée par les événements de ce mois de février 2026, est une fragmentation :
– Un « SCAF Système » : Une architecture numérique commune (le Cloud de combat) pour sauver les apparences politiques.
– Deux « Effecteurs » : Un « Super-Rafale » (NGF français) développé par Dassault, et un Eurofighter 2.0 (ou un ralliement au GCAP) pour l’Allemagne.

C’est une défaite pour l’idéal européen, mais peut-être une victoire pour le réalisme industriel. La France conservera sa souveraineté, son « glaive », mais elle devra en payer le prix fort, seule. L’Allemagne aura ses avions, probablement américains ou anglo-saxons pour l’intérim, et ses propres drones.
Dans cette bataille d’ego et de gros sous, l’Europe a peut-être déjà perdu la guerre du ciel du XXIe siècle. Pendant ce temps, en Chine et aux États-Unis, les usines tournent à plein régime. Le réveil sera brutal.



L'Essentiel de l'Éco est un média indépendant. Soutenez-nous en nous ajoutant à vos favoris Google Actualités :

2 commentaires sur « Avions de combat : pourquoi la France et l’Allemagne se séparent »

  1. Les allemands avaient encore une raison de faire cet avion: la dissuasion nucléaire. Avec le meme avion, les missiles ASMPA pourraient etre embarqués sur les SCAF allemands. Finalement, comme le reste de l’europe, l’Allemagne préfère rester un passager clandestin de la dissuasion francaise. Et Macron devrait arreter de proposer la dissuasion francaise à toute l’europe. On passe vraiment pour des opportunistes qui profitent de l’abandon américain. Si les européens le souhaitent, ils n’ont qu’à frapper ensuite à la porte de l’Elysée.

    Répondre
  2. on laisse l’Inde faire de la sous traitance pour le rafale et on refuse à l’Allemagne de faire de la sous traitance pour le rafale pour en acheter.
    complètement incompréhensible.

    Répondre

Publiez un commentaire

2 commentaires