IPTV : 1,5 milliard d’euros de manque à gagner en France

De la capture satellite au salon, comment fonctionnent les réseaux IPTV pirates qui brassent des milliards et échappent aux autorités grâce aux cryptomonnaies.

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Novembre 2024. Une opération coordonnée par Europol frappe un réseau IPTV diffusant plus de 2 500 chaînes pirates à travers le monde. Bilan : 102 suspects identifiés, 11 arrestations, 29 serveurs saisis dans plusieurs pays européens, une centaine de noms de domaine fermés et plus de 560 revendeurs localisés. Les enquêteurs confisquent 1,6 million d’euros en cryptomonnaies, 40 000 euros en espèces. Et découvrent des armes et des stupéfiants.
Un an plus tard, en novembre 2025, la « Intellectual Property Crime Cyber-Patrol Week » menée par Europol, l’EUIPO et la police espagnole va plus loin. En cinq jours, les enquêteurs retracent 47 millions d’euros de transactions en cryptomonnaies liées à 25 services IPTV illicites totalisant 11,8 millions de visites annuelles. Les réseaux IPTV pirates ont cessé depuis longtemps d’être un bricolage de geeks. Ils forment désormais une industrie parallèle, structurée, professionnelle.

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Un marché clandestin pesant plusieurs milliards d’euros

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Dès 2018, l’Office de l’Union européenne pour la propriété intellectuelle estimait à 13,7 millions le nombre d’Européens consommant une offre IPTV illicite, pour un chiffre d’affaires annuel de 941,7 millions d’euros. Trois ans plus tard, une étude pour l’Audiovisual Anti-Piracy Alliance portait ces estimations à 17,1 millions d’utilisateurs en Europe et 1,06 milliard d’euros de revenus. La dépense moyenne par utilisateur oscille entre 5,22 et 5,73 euros par mois.
En France, l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique chiffre à 1,5 milliard d’euros le manque à gagner total lié à la consommation illicite de contenus audiovisuels et sportifs. Sur ce total, 1,2 milliard concernent l’audiovisuel hors sport et 290 millions le sport, soit près de 12% d’un marché légal évalué à 11,8 milliards d’euros. L’État verrait s’évaporer environ 230 millions d’euros de TVA et 190 millions d’euros de cotisations sociales et autres prélèvements.
Fin 2024, une enquête commandée par DAZN évoque environ 8 millions de boîtiers IPTV illégaux en circulation en France, avec un prix d’abonnement moyen d’environ 50 euros par an, soit un chiffre d’affaires de l’ordre de 400 millions d’euros pour ce seul segment. Certaines projections internes vont jusqu’à 9 millions de boîtiers potentiels fin 2025.

Une infrastructure en quatre couches, calquée sur les opérateurs légaux

Les travaux de l’EUIPO et une étude académique de référence menée par McCoy et ses collègues dressent le même constat : ces services reposent sur une architecture en couches très proche de celle des opérateurs légitimes, avec des briques spécialisées pour la capture, le traitement, la distribution et la monétisation des flux. L’EUIPO identifie 21 types d’acteurs répartis en quatre couches qui se combinent en autant de modèles économiques pirates.
Le point de départ se situe dans ce que les chercheurs appellent le headend IPTV : une infrastructure qui reçoit des signaux TV – satellite, câble, terrestre – et les convertit en flux IP redistribuables. Concrètement, des cartes tuner DVB sont insérées dans des serveurs dédiés. Un châssis type peut accueillir jusqu’à 32 entrées TV simultanées.

Pour les chaînes gratuites, le flux est simplement encapsulé en IP. Pour les chaînes payantes, l’arme clé est le card sharing. Les opérateurs insèrent une carte d’abonnement légale dans un lecteur relié à un serveur softcam. Ce serveur intercepte les clés de décryptage utilisées pour déchiffrer le signal et les redistribue en temps réel à de multiples clients. Un seul abonnement légitime peut ainsi ouvrir potentiellement des milliers de connexions pirates.

Ces flux sont ensuite traités par des serveurs de diffusion qui les transcodent dans différents formats et débits – MPEG-TS, HLS, plusieurs résolutions – pour les adapter à la bande passante et aux terminaux des abonnés. Cette étape repose sur des transcodeurs logiciels ou matériels lourdement consommateurs de CPU et de GPU.

Une fois les flux produits, la pièce maîtresse devient le middleware : une couche logicielle qui gère l’authentification, les bouquets, la facturation, le suivi des revendeurs et la génération des playlists ou applications clients. Le middleware offre une gestion fine des abonnés et revendeurs, la création de bouquets, l’équilibrage de charge, le transcodage à la volée, la génération de fichiers m3u/m3u8 et des API pour des applications mobiles ou Smart TV.

C’est à ce niveau qu’interviennent les panneaux de gestion mis en cause dans plusieurs procédures pénales, comme Xtream Codes puis ses dérivés. Une opération coordonnée par Eurojust et plusieurs polices européennes contre Xtream Codes, en septembre 2019, a mis hors ligne plus de 200 serveurs et coupé l’accès à un système de gestion utilisé par plus de 5 000 clients grossistes desservant environ 50 millions d’utilisateurs dans le monde, pour un chiffre d’affaires illégal estimé à 60 millions d’euros par an.

Ces panels offrent un véritable cockpit : création illimitée de comptes, attribution de bouquets, limitation par appareil, génération de lignes pour applications Android, Smart TV ou boîtiers MAG, outils de gestion en masse – changement de mots de passe, bascule DNS, import de nouveaux flux. Et surtout un module revendeur. Ce dernier permet à des resellers d’acheter des crédits en gros et de gérer leurs propres clients comme de mini-opérateurs.

Sur le plan réseau, les services pirates s’appuient massivement sur des infrastructures cloud légitimes. Dans l’échantillon de 12 services étudiés par McCoy et ses collègues, les flux live et vidéo à la demande passent par des hébergeurs comme Datacamp, Worldstream, Online SAS ou OVH, et par le CDN Akamai pour les services les plus structurés. Datacamp apparaît impliqué dans 4 services VoD et 4 services IPTV, Worldstream dans 2 VoD et 4 IPTV, Online SAS dans 2 VoD et un hébergement, et Akamai comme CDN pour 4 services IPTV.

Les opérations récentes menées par Europol confirment cette industrialisation. Les équipements sont disséminés dans plusieurs pays européens et au-delà, précisément pour exploiter les trous de la coopération judiciaire.

Pour l’utilisateur final, la complexité technique est masquée derrière quelques formats standardisés. Les listes de lecture m3u ou m3u8 restent au cœur du dispositif : un simple fichier texte qui contient, pour chaque chaîne ou contenu, un identifiant, un logo, une catégorie et surtout l’URL du flux. Une fois ce fichier chargé dans VLC, Kodi ou une application dédiée sur Smart TV, l’utilisateur voit apparaître un guide de chaînes très proche de celui de son opérateur légal.

Les pirates développent aussi leurs propres applications pour Android, Fire TV, Smart TV ou boîtiers Linux. Dans l’écosystème Kodi, l’usage du module Stalker est emblématique : l’utilisateur fournit l’adresse MAC de son boîtier, le fournisseur configure cette identité dans son middleware, puis lui remet une URL. Le boîtier ouvre alors une session authentifiée directement avec le serveur IPTV. Cette intégration serrée complique la tâche des autorités, qui ne voient passer, au niveau réseau, qu’un flux chiffré entre un appareil domestique et une adresse IP d’hébergeur.

Pour la vidéo à la demande, les opérateurs combinent leurs propres serveurs et des services de stockage cloud légitimes, qui hébergent des fichiers MP4 complets. Certains services répartissent leurs contenus VoD sur plusieurs hébergeurs simultanément – Datacamp, Worldstream et Online SAS par exemple – pour absorber les fermetures ciblées et les pics de trafic.

Quand les pirates adoptent le Bitcoin

Sur le terrain des paiements, la situation évolue rapidement. L’analyse de 12 services IPTV payants conduite par McCoy et ses collègues en 2018-2019 montrait qu’à cette époque, les cartes bancaires dominaient largement : les 12 services acceptaient la carte via des processeurs tiers, tandis que 3 seulement proposaient une forme de cryptomonnaie, jamais en exclusivité.
Les auteurs rappellent les conclusions d’un travail antérieur consacré à d’autres marchés illicites en ligne – médicaments, biens de contrefaçon : lorsque les processeurs de paiement traditionnels sont coupés et que les opérateurs sont contraints de basculer sur les seules cryptomonnaies, leurs revenus chutent d’environ 50%, essentiellement parce que la complexité d’usage fait fuir une partie des clients.

Depuis, sous la pression des actions judiciaires contre les processeurs de paiement classiques, les services IPTV pirates se tournent davantage vers les cryptomonnaies. En novembre 2025, Europol, l’EUIPO et la police nationale espagnole ont coordonné une « Intellectual Property Crime Cyber-Patrol Week » centrée sur les flux financiers des services pirates. En cinq jours, 69 sites de piratage ont été identifiés, dont 25 services IPTV illicites attirant à eux seuls environ 11,8 millions de visites annuelles. Les enquêteurs ont retracé plus de 47 millions d’euros de transactions en cryptomonnaies, soit près de 55 millions de dollars.

Les partenaires privés de l’opération, notamment Irdeto et Chainalysis, soulignent qu’environ 20% des services IPTV pirates proposent désormais un paiement en cryptomonnaies, une proportion en forte hausse par rapport à la fin des années 2010. Ces services acceptent les grands actifs – Bitcoin, stablecoins – et recourent ensuite à des plateformes d’échange comme Binance ou Coinbase, qui indiquent avoir été saisies d’au moins 25 cas de services IPTV illicites dans le cadre de cette seule opération.

La cryptomonnaie n’est toutefois pas une panacée pour les opérateurs pirates. La traçabilité native des blockchains, associée aux capacités d’analyse de sociétés spécialisées comme Chainalysis, permet de cartographier des réseaux de portefeuilles, d’identifier des correspondances avec des bourses centralisées et de reconstituer des chaînes de blanchiment. Les opérations européennes récentes combinent achats sous couverture, analyse de la blockchain et coopération active des grandes plateformes d’échange, aboutissant au gel de comptes et au démantèlement de circuits de paiement.

Stupéfiants, armes et blanchiment : l’IPTV pirate comme porte d’entrée

Les liens entre IPTV pirate, cryptomonnaies et criminalité organisée apparaissent de plus en plus nettement dans les dossiers. Lors de l’opération européenne de l’automne 2024 visant le réseau de 22 millions d’utilisateurs, les autorités ont non seulement identifié 102 suspects, procédé à 11 arrestations, saisi 29 serveurs et 100 noms de domaine, mais aussi confisqué environ 1,6 million d’euros en cryptomonnaies et 40 000 euros en espèces, ainsi que des armes et des stupéfiants.

Plusieurs publications spécialisées – Advanced Television, TechNadu, InCyber – soulignent que ces réseaux ne se contentent pas de monétiser des flux audiovisuels : ils servent aussi de lessiveuse pour des revenus issus d’autres trafics, ou réinvestissent les profits dans des activités comme la drogue ou les arnaques financières. Cette dimension multi-criminelle explique la montée en puissance d’incriminations pour blanchiment et cybercriminalité, en plus de la contrefaçon de droits d’auteur.

La France face à 8 millions de boîtiers pirates

En France, la photographie la plus complète est fournie par l’Arcom. Son bilan 2024 chiffre à 1,5 milliard d’euros le manque à gagner global lié à la consommation illicite de contenus audiovisuels et sportifs pour l’année 2023 : 1,2 milliard pour les contenus audiovisuels hors sport et 290 millions pour le sport.

Sur les usages, plusieurs études convergentes évoquent un phénomène de masse. Selon le baromètre annuel de l’Arcom sur les programmes sportifs, 18% des Français ont regardé des contenus sportifs de manière illicite en 2024, contre 19% en 2023. Des synthèses publiées par l’Arcom et l’Institut national de la consommation indiquent par ailleurs qu’environ 11% des internautes français reconnaissent avoir déjà eu recours à une offre IPTV illégale au moins une fois.

La riposte française s’est intensifiée. Entre 2022 et fin avril 2025, l’Arcom indique avoir supervisé un total de 10 006 blocages de noms de domaine liés au streaming et à l’IPTV illicites, avec une forte accélération : 1 544 domaines bloqués en 2023, 3 797 en 2024 – soit une hausse de 146% – dont 1 769 visant directement des services IPTV et 2 028 des sites de streaming en direct, puis 2 427 blocages supplémentaires pour la seule période janvier-avril 2025. À l’automne 2025, le président de l’Arcom se félicitait devant le Sénat d’environ 5 000 sites bloqués depuis le 1er janvier 2025.

Effet paradoxal : ces blocages visent principalement les sites d’accès, les miroirs et l’interface visible par le public, alors que l’infrastructure réelle – la tête de réseau, les panels, les hébergeurs – demeure souvent intacte. Plusieurs acteurs techniques, comme le fournisseur de VPN NordVPN, résument la critique en expliquant que l’on s’attaque davantage aux « symptômes » qu’aux « sources », à savoir les opérateurs d’infrastructure et hébergeurs qui tolèrent parfois ces activités.

Abonnements, revendeurs, grossistes : un écosystème commercial rodé

Sur le plan commercial, l’IPTV pirate a adopté les codes des plateformes légales. Une enquête de la Digital Citizens Alliance sur les services IPTV pirates en Amérique du Nord évoquait dès 2019 un business d’environ 1 milliard de dollars par an, avec des abonnements typiquement facturés 10 à 15 dollars par mois, donnant accès à des milliers de chaînes et à des catalogues comportant des dizaines de milliers de films et séries, y compris des sorties cinéma récentes.

En Europe, les utilisateurs d’IPTV illicite dépensent en moyenne entre 5,22 et 5,73 euros par mois pour ces services, avec des variations importantes selon les pays. En France, le prix d’abonnement moyen est d’environ 50 euros par an.

La chaîne de valeur est désormais bien décrite : des grossistes qui agrègent les flux et opèrent la tête de réseau ; des revendeurs qui achètent des lots d’abonnements sur des panels de type Xtream UI ; et une myriade de micro-revendeurs locaux qui commercialisent l’accès via Telegram, WhatsApp, groupes Facebook, petites annonces ou échoppes informelles. Ces services sont promus via des forums spécialisés, des vidéos YouTube « tutorielles » et même des campagnes d’achat de mots-clés sur Google pour des requêtes comme « IPTV subscription », brouillant un peu plus la frontière avec les offres légales.

Hébergeurs, cryptos, panels : les nouveaux fronts de la lutte

À l’échelle européenne, le rapport 2024 de l’EUIPO sur la contrefaçon en ligne observe que, si l’accès global aux contenus piratés tend à se stabiliser, les visites vers les sites d’IPTV pirates ont augmenté de 10% en 2023. Une modélisation prudente réalisée par l’Observatoire suggère qu’environ 1% des internautes de l’UE-27 pourraient avoir souscrit à un service IPTV illégal sur la période 2022-2023, sans compter les abonnements plus anciens.

En filigrane, un constat s’impose : les réseaux IPTV pirates fonctionnent comme des opérateurs audiovisuels parallèles, avec une tête de réseau sophistiquée, une chaîne de distribution internationale, des panneaux de gestion évolués, une force commerciale décentralisée et, désormais, une infrastructure financière hybride combinant systèmes bancaires classiques et cryptomonnaies.

Les chiffres disponibles – 941,7 millions d’euros de revenus annuels pour l’IPTV illicite dans l’UE en 2018, 1,06 milliard d’euros estimés pour 2021, 1,5 milliard d’euros de manque à gagner en France pour 2023, 47 millions d’euros de flux en crypto retracés par Europol sur une seule opération en 2025 – dessinent une économie clandestine qui pèse déjà plusieurs milliards à l’échelle mondiale.

Pour les autorités comme pour les ayants droit, la bataille se joue de moins en moins sur le terrain du simple blocage de sites, et de plus en plus sur trois axes : la pression sur les intermédiaires techniques – hébergeurs, CDN, panels –, la désorganisation des chaînes de paiement, y compris en cryptomonnaies, et la responsabilisation des services dits « neutres » dont les solutions sont détournées pour industrialiser le piratage.



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