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- Data centers et IA : la croissance qui masque les contradictions
- De la porcelaine électrotechnique à l’appareillage moderne
- Internationalisation et recompositions capitalistiques
- 200 acquisitions pour transformer le portefeuille d’activités
- Un portefeuille d’activités recomposé autour du numérique
- Engagements climatiques et infrastructure énergivore
- L’ancrage limougeaud face aux arbitrages industriels
En 2025, Legrand a réalisé 9,48 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Les data centers représentent désormais 26% des ventes du groupe limougeaud, contre 20% un an plus tôt. Cette progression spectaculaire illustre la mutation d’un équipementier électrique traditionnel en acteur majeur de l’infrastructure numérique mondiale.
Depuis sa nomination en 2018, le directeur général Benoît Coquart a réorienté le groupe vers trois segments : objets connectés, centres de données et transition énergétique. L’objectif affiché pour 2030 est ambitieux : un chiffre d’affaires compris entre 12 et 15 milliards d’euros, avec une part des data centers qui pourrait atteindre 40% de l’activité totale. La marge opérationnelle ajustée se maintient à 20,5% en 2024, un niveau que la direction entend préserver durablement.
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Data centers et IA : la croissance qui masque les contradictions
Cette trajectoire soulève trois paradoxes structurants. Sur le plan géographique, Legrand demeure l’un des deux seuls groupes du CAC 40 à conserver son siège social en province, à Limoges, alors que plus de 90% de son activité s’effectue hors de France. Le groupe emploie 38 000 salariés dans le monde, dont environ 5 000 en France et 2 000 en Nouvelle-Aquitaine.
Le contraste social est tout aussi frappant. Malgré des profits records, le groupe a annoncé fin 2024 la fermeture de deux usines françaises : Valprod à Limoges et le site de Fontaine-le-Bourg en Seine-Maritime. Des ajustements d’effectifs sont également prévus sur le site de Guise dans l’Aisne. La direction assure privilégier les reclassements internes et écarter les licenciements secs. Les syndicats dénoncent une délocalisation progressive vers la Hongrie, l’Italie, l’Asie et l’Estonie, et estiment à plus de 2 000 le nombre d’emplois supprimés en Nouvelle-Aquitaine sur les trois dernières décennies.
Le paradoxe environnemental complète ce tableau. Legrand affiche un engagement Net Zero validé par la Science Based Targets initiative, avec un objectif de neutralité carbone en 2050. Parallèlement, le groupe équipe massivement des data centers qui figurent parmi les infrastructures les plus énergivores. Sa sixième feuille de route RSE, lancée pour 2025-2027, prévoit 20 millions de tonnes de CO₂ évitées grâce à ses solutions d’efficacité énergétique. Cette méthodologie des « émissions évitées » mérite examen, dans la mesure où elle ne reflète pas la croissance absolue de la consommation énergétique des infrastructures équipées par le groupe.
De la porcelaine électrotechnique à l’appareillage moderne
La transformation de Legrand s’est opérée par ruptures successives. En 1865, deux marchands de bois créent une manufacture de porcelaine à Limoges. Le site, choisi pour sa proximité avec la Vienne qui permettait le transport du bois, est toujours occupé par le groupe à l’entrée est de la ville.
Le tournant intervient en 1919 avec l’arrivée de Jean Mondot, artisan spécialisé dans les interrupteurs et poires d’allumage en porcelaine. Les propriétés isolantes de la céramique, en l’absence de plastique, positionnent ce matériau comme idéal pour l’appareillage électrique. L’activité supplante rapidement la production de vaisselle.
L’incendie d’août 1949, qui détruit l’atelier central de fabrication de porcelaine blanche, constitue la rupture fondatrice. Les flammes atteignent 30 mètres de haut et ravagent le cœur de l’activité historique. Jean Verspieren et Édouard Decoster, deux beaux-frères industriels du Nord qui contrôlent la société depuis 1944, choisissent de rebâtir l’usine en l’orientant exclusivement vers l’appareillage électrique. La France de la reconstruction, où l’électrification des logements devient priorité nationale, valide ce pari.
Les années cinquante marquent un bond technologique avec l’apparition des thermodurcissables puis des thermoplastiques, qui révolutionnent la fabrication d’équipements électriques. Ces matériaux, plus légers et plus faciles à mouler, relèguent progressivement la porcelaine au second plan. Legrand développe une gamme complète : coupe-circuits, disjoncteurs, chemins de câbles, coffrets, éclairage de sécurité.
L’introduction à la Bourse de Paris en 1970 acte la transformation d’une entreprise familiale en groupe d’envergure nationale et ouvre l’accès à des capitaux qui financeront l’expansion internationale.
Internationalisation et recompositions capitalistiques
L’expansion géographique débute en 1966 avec une première implantation en Belgique. La stratégie repose sur la reprise de leaders locaux plutôt que sur des créations ex nihilo. En 1977, Legrand s’offre Pial, numéro un brésilien de l’appareillage électrique. L’entrée sur le marché américain se concrétise en 1984 avec le rachat de Pass & Seymour, deuxième acteur national sur les prises et interrupteurs.
Le rachat de l’italien BTicino en 1989 propulse Legrand au-delà du milliard d’euros de chiffre d’affaires et lui ouvre le marché haut de gamme méditerranéen. Le groupe figure parmi les membres initiaux du CAC 40 lors de la création de l’indice le 31 décembre 1987.
En 2001, Schneider Electric lance une offre publique d’échange amicale. La Commission européenne bloque l’opération au nom du risque d’abus de position dominante sur les appareillages basse tension. Le 29 juillet 2002, Legrand passe sous le contrôle d’un consortium réunissant les fonds Wendel et KKR. Ce LBO, emblématique de la financiarisation de l’industrie française des années 2000, dure près de dix ans. Le groupe revient en Bourse en 2006 et réintègre le CAC 40 en décembre 2011.
Le capital est aujourd’hui largement détenu par le marché : le flottant dépasse 90%, dominé par des investisseurs institutionnels, tandis que l’actionnariat salarié se renforce à la faveur de plans d’épargne en actions lancés à partir de 2024.
200 acquisitions pour transformer le portefeuille d’activités
Depuis 1954, Legrand a avalé près de 200 sociétés. La méthode privilégie des cibles de taille moyenne, souvent positionnées sur des marchés à forte croissance ou des technologies spécifiques, plutôt que des méga-fusions.
L’accélération récente se concentre sur les infrastructures numériques et la transition énergétique. En 2024, le groupe annonce neuf acquisitions pour un chiffre d’affaires consolidé additionnel estimé à environ 240 millions d’euros en année pleine dans les data centers.
L’acquisition de Netatmo en 2018 marque l’entrée dans la maison connectée grand public. Legrand entre d’abord au capital de cette start-up française spécialisée dans les thermostats, stations météo et caméras connectés en 2015, avant d’en prendre le contrôle total trois ans plus tard. Netatmo devient un pilier de la stratégie numérique du groupe et son fondateur, Fred Potter, est nommé directeur technique du programme Eliot, destiné à structurer l’offre IoT.
En 2025, Legrand se renforce dans le contrôle d’accès avec la prise de contrôle de Cogelec. Le groupe rachète 100% de la holding Cogelec Développement, qui détient un peu plus de 60% du capital de l’industriel vendéen, au prix de 29 euros par action. La valorisation tourne autour de 250 millions d’euros sur une base entièrement diluée.
En 2026, les acquisitions se poursuivent : rachat de Green4T au Brésil, spécialiste des services d’installation et de maintenance d’infrastructures techniques de data centers, acquisition de Kratos Industries aux États-Unis, positionné sur les équipements de puissance basse et moyenne tension, et prise de participation dans Accelsius pour développer des technologies de refroidissement liquide de nouvelle génération face à l’explosion des besoins thermiques des serveurs IA.
Un portefeuille d’activités recomposé autour du numérique
En 2025, le chiffre d’affaires de 9,48 milliards d’euros se décompose ainsi : 26% proviennent des data centers (environ 2,5 milliards d’euros), environ 25% des solutions d’efficacité énergétique et d’IoT, et 49% de l’appareillage électrique traditionnel.
Cette recomposition s’est accélérée depuis le milieu des années 2010. Le programme Eliot, lancé pour structurer l’offre IoT, s’est concrétisé par des gammes comme « Céliane with Netatmo », où l’interrupteur devient à la fois objet de décoration et interface de maison intelligente. Les plaques se déclinent en bois, verre, métal, corian ou porcelaine de Limoges, tout en intégrant capteurs, commandes à distance et suivi de consommation énergétique.
Le catalogue destiné aux professionnels atteint près de 300 000 références, couvrant l’ensemble de la chaîne : de la prise murale au tableau électrique, en passant par les systèmes de câblage structuré pour réseaux informatiques.
Les data centers pesaient environ 0,7 milliard d’euros de ventes en 2019. Ils atteignent 1,6 milliard en 2024 et près de 2,5 milliards en 2025. La direction table sur une part qui pourrait grimper jusqu’à 40% du chiffre d’affaires d’ici la fin de la décennie. Le groupe anticipe près de 10 milliards d’euros de free cash-flow cumulés sur la période 2025-2030.
Engagements climatiques et infrastructure énergivore
Legrand a structuré sa politique RSE autour de quatre priorités : diversité et inclusion, réduction de l’empreinte carbone, économie circulaire et business responsable. L’engagement Net Zero, validé par la Science Based Targets initiative, oblige le groupe à aligner ses trajectoires d’émissions sur l’Accord de Paris.
La cinquième feuille de route RSE, couvrant 2022-2024, affichait un objectif de 12 millions de tonnes de CO₂ évitées chez les clients grâce aux solutions d’efficacité énergétique. Legrand revendique finalement 15 millions de tonnes évitées et un taux global de réalisation de 113%. La sixième feuille de route, lancée pour 2025-2027, prévoit 20 millions de tonnes supplémentaires d’émissions évitées.
Ce discours se heurte à une réalité complexe. Les data centers, particulièrement ceux dédiés à l’intelligence artificielle, consomment des quantités massives d’énergie. L’enjeu pour Legrand n’est pas de réduire un volume absolu d’énergie consommée, qui continue de croître, mais d’améliorer l’efficacité des infrastructures équipées. La manière dont le groupe calcule ces « émissions évitées » et l’usage qu’il en fait dans sa communication restent un terrain d’examen pour évaluer la solidité de ses promesses climatiques.
L’ancrage limougeaud face aux arbitrages industriels
Sur les 5 000 salariés que compte le groupe en France, environ 2 000 travaillent en Nouvelle-Aquitaine, principalement en Haute-Vienne. Le siège social, plusieurs unités industrielles et des centres de R&D sont regroupés à Limoges. Ce tropisme provincial est devenu un marqueur identitaire, à l’heure où la plupart des champions du CAC 40 sont pilotés depuis l’Île-de-France. Seul Michelin partage cette caractéristique.
Cet ancrage n’empêche pas les restructurations. Le plan annoncé fin 2024 prévoit la fermeture de Valprod à Limoges et de Fontaine-le-Bourg en Seine-Maritime, ainsi que des ajustements d’effectifs sur le site de Guise. La direction met en avant l’absence de licenciements secs et la priorité donnée aux reclassements internes. Les syndicats pointent une stratégie de délocalisation rampante vers la Hongrie, l’Italie, l’Asie ou l’Estonie, justifiée par le maintien d’une marge supérieure à 20%.
Les organisations syndicales estiment que plus de 2 000 emplois ont été supprimés en Nouvelle-Aquitaine sur trois décennies, malgré la croissance mondiale du groupe et son ascension dans les data centers. Le contraste entre résultats financiers record et base industrielle française sous tension illustre les arbitrages auxquels font face les groupes industriels mondialisés. Legrand opère désormais dans près de 90 pays et commercialise ses produits dans plus de 170 pays, l’essentiel de son chiffre d’affaires étant réalisé hors de France.


