Pourquoi l’Inde mise tout sur le Rafale français

40 milliards de dollars : la commande indienne de Rafale pulvérise tous les records du secteur de la défense.

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L’Inde a franchi jeudi 12 février une étape décisive vers l’acquisition de 114 avions de combat Rafale. Le Defence Acquisition Council indien a accordé l’« Acceptance of Necessity » (AoN) dans le cadre du programme MRFA, pour un montant estimé à 40 milliards de dollars. Ce feu vert ouvre la voie à des négociations commerciales et techniques entre Paris et New Delhi, sans constituer encore un contrat ferme pour Dassault Aviation. L’annonce intervient quelques jours avant la visite d’Emmanuel Macron en Inde, du 17 au 19 février, avec pour objectif minimal la signature d’un accord-cadre ou d’un protocole d’entente.

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Cette commande constituerait la plus importante acquisition d’armement de l’histoire indienne. New Delhi a déjà acheté 36 Rafale pour son armée de l’air en 2016, tous livrés fin 2022, et 26 appareils pour sa marine destinés au porte-avions INS Vikrant, dans un accord finalisé en 2025. Le budget de défense indien a bondi de 15 % pour l’exercice 2026-2027, atteignant 93 milliards de dollars, avec une hausse de 22 % des crédits d’investissement dédiés aux acquisitions d’avions, navires et systèmes d’artillerie.

96 Rafale assemblés en Inde, 18 livrés depuis la France

Le schéma négocié prévoit la livraration rapide de 18 Rafale produits en France, suivie de l’assemblage de 96 appareils en Inde. Cette répartition s’inscrit dans la stratégie « Make in India » lancée par Narendra Modi en 2014. Selon le ministère de la défense indien, la majorité des avions seront fabriqués sur le territoire national, en coopération entre Dassault Aviation et son partenaire local Tata.

Le taux d’indigénisation démarrerait à 30 % pour les premiers appareils assemblés localement, pour dépasser 60 % en fin de contrat. Des analystes indiens jugent cet objectif insuffisant au regard de l’ambition de souveraineté industrielle, certains plaidant pour un minimum de 80 % de contenu local. Le précédent n’incite pas à l’optimisme : lors du premier contrat de 36 Rafale, les audits ont montré que Dassault avait partiellement revu à la baisse ses promesses initiales de transferts de technologies et de retombées locales.

Dassault et Tata ont signé en juin 2025 plusieurs accords pour produire en Inde les fuselages des Rafale. Une usine dédiée sera mise en place à Hyderabad pour fabriquer les sections arrière, centrale et avant du fuselage, avec une montée en puissance à partir de 2028. L’installation devra livrer jusqu’à deux fuselages complets par mois. C’est la première fois que des éléments structuraux complets du Rafale seront fabriqués hors de France.

Transferts technologiques limités : New Delhi sans accès au code source

New Delhi n’aura pas accès au code source des principaux systèmes électroniques et de guerre électronique du Rafale. Cette restriction limite la capacité indienne à intégrer seule certains capteurs ou armements sans l’appui de Paris et de ses industriels. Le gouvernement indien devrait cette fois exiger des engagements chiffrés en matière d’emplois, de contenu local et de transfert d’ingénierie, avec un suivi plus strict que lors du premier contrat.

Le programme MRFA remplace l’ancien appel d’offres MMRCA de 126 avions, abandonné après des années de blocages sur les questions de partage industriel et de responsabilité avec HAL. Le choix d’un accord de gouvernement à gouvernement vise à éviter ces écueils bureaucratiques. Des commentateurs indiens mettent toutefois en garde contre un risque de dépendance prolongée si les transferts d’ingénierie restent limités à l’assemblage et à la fabrication de structures.

La France achète des lance-roquettes Pinaka en contrepartie

La France étudie sérieusement le système de lance-roquettes multiple Pinaka, développé par la DRDO indienne, pour contribuer au renouvellement de son parc de LRM. Ce choix interroge une partie des experts : le Pinaka reste moins performant que d’autres systèmes disponibles en termes de portée et de précision. Sa munition à 120 km est encore en phase de développement, alors que l’armée de terre française évoque des besoins d’au moins 150 km.

Pour plusieurs analystes, l’intérêt du Pinaka tient moins à ses performances actuelles qu’à sa valeur politique comme gage donné à New Delhi dans une négociation où l’Inde revendique un retour industriel direct sur ses grands contrats. Paris met en avant le fait que, contrairement à d’autres fournisseurs, la France ne conditionne pas ses livraisons d’armes à des régimes de sanctions extraterritoriales.

La coopération autour du Rafale s’étend à d’autres programmes. L’Inde et Safran ont annoncé en 2025 un partenariat pour co-développer un turbofan de 120 kN destiné au futur chasseur furtif AMCA Mk-2, avec un transfert de technologies et la création en Inde d’un écosystème de conception et de production de moteurs. Le programme est estimé à 7 milliards de dollars. Safran investit également dans un centre de maintenance pour moteurs LEAP et dans le premier atelier de révision du moteur M88 hors de France, à Hyderabad.

Tensions Chine-Pakistan : l’Inde accélère sa modernisation militaire

L’Inde a fait de la modernisation de son armée une priorité absolue, notamment en raison des tensions avec la Chine le long de la frontière himalayenne et avec le Pakistan. L’Operation Sindoor menée en 2025 contre des infrastructures terroristes sur le territoire pakistanais a révélé des lacunes dans l’aviation de chasse, la défense aérienne et l’artillerie de précision. Les Rafale indiens ont été engagés dans cette opération.

Le Pakistan affirme qu’au moins un avion indien aurait été abattu, voire plusieurs Rafale, tandis que New Delhi refuse de confirmer des pertes d’appareils. Des responsables militaires se bornent à rappeler que les pertes font partie de tout scénario de combat. Dassault dément formellement la destruction d’un Rafale. Cette opération a renforcé la volonté d’acquérir rapidement des équipements occidentaux modernes.

540 milliards de dollars de dépenses militaires indiennes d’ici 2030

Sur la période 2026-2030, les dépenses de défense indiennes pourraient dépasser 540 milliards de dollars, dont une part importante consacrée aux acquisitions majeures. La concurrence reste vive : les États-Unis poussent leurs F-15EX et F-21, la Russie cherche à préserver ses positions malgré les sanctions, et d’autres Européens comme Saab avec le Gripen ou le consortium Eurofighter restent à l’affût.

Pour New Delhi, il s’agit de diversifier ses fournisseurs au-delà de la Russie, fragilisée par les sanctions, et de réduire sa dépendance technologique. Le contrat Rafale s’inscrit dans le partenariat stratégique franco-indien et la feuille de route commune pour l’Indo-Pacifique, qui met l’accent sur le co-développement et la co-production de capacités de défense.
Pour Dassault Aviation, le contrat MRFA offrirait des volumes de production considérables au prix d’une indianisation poussée, avec une part croissante de valeur ajoutée créée en Inde et la nécessité d’articuler la montée en cadence d’Hyderabad avec les autres commandes à l’export et les besoins de l’armée française. La bataille du Rafale en Inde illustre la façon dont New Delhi monnaye désormais ses grands contrats d’armement pour accélérer la montée en gamme de sa propre base industrielle de défense.



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