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Airbus a officialisé le 10 février 2026 le renouvellement pluriannuel de son partenariat avec Palantir Technologies pour la plateforme Skywise. Le constructeur européen confie ainsi l’analyse de données provenant de 12 000 avions connectés à une entreprise américaine dont le cofondateur Peter Thiel finance le camp républicain et dont les logiciels servent à traquer les migrants aux États-Unis.
Cette décision intervient trois mois après qu’un rapport de l’armée suisse ait qualifié les risques liés à Palantir de dévastateurs, et alors qu’Airbus lance parallèlement un appel d’offres de 50 millions d’euros pour migrer ses applications critiques vers un cloud souverain européen.
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Un accès privilégié aux données stratégiques
Palantir accède via Skywise à des informations critiques : données de vol en temps réel émises par les capteurs des appareils, historiques de comportement en conditions réelles, données de production des usines d’assemblage, informations provenant de plus de 20 fournisseurs certifiés de la chaîne d’approvisionnement. Le logiciel Foundry de Palantir traite ces flux pour alimenter plus de 600 applications utilisées quotidiennement chez Airbus pour la planification de production, l’augmentation des cadences, le contrôle qualité et la gestion de la supply chain.
La multinationale américaine, régulièrement pointée du doigt comme l’instrument de surveillance numérique de Washington, maintient que l’intégrité des données confiées par ses clients reste absolue. Elle garantit l’étanchéité totale entre le code logiciel et l’infrastructure contrôlée par le client. Pascal Tea, président de Palantir France, martèle que ce sont les clients qui choisissent leur infrastructure, leur cloud, souverain ou public, ainsi que leurs serveurs. Les logiciels tournent sur leur infrastructure, et l’entreprise n’a aucun accès aux données qui sont protégées et encryptées par les clients, la clef restant dans leurs mains. Selon l’entreprise, les données des clients européens sont protégées des lois d’extraterritorialité américaines comme le Cloud Act.
Pourtant, un rapport interne de l’armée suisse, rédigé fin 2024 et rendu public en décembre 2025 par le magazine Republik, contredit frontalement cette affirmation. En vingt pages, les experts militaires concluent que les risques sont dévastateurs et qu’il est techniquement impossible d’empêcher la fuite de données sensibles vers les autorités américaines en raison du Cloud Act.
Chez Palantir, on balaie ces conclusions d’un revers de main : il s’agirait de pur fantasme, de rumeurs qui circulent depuis treize ans.
La quête d’un cloud souverain
En décembre 2025, Airbus a publié un appel d’offres de plus de 50 millions d’euros sur dix ans pour migrer ses applications critiques — ERP, CRM, PLM, systèmes d’exécution de production — vers un cloud souverain européen. Catherine Jestin, vice-présidente exécutive en charge du numérique chez Airbus, explique avoir besoin d’un cloud souverain car certaines informations sont extrêmement sensibles d’un point de vue national et européen. L’objectif est de garantir que ces informations restent sous contrôle européen.
Elle évalue toutefois à seulement 80 % la probabilité de trouver un fournisseur européen adapté, les offres étant jugées souvent limitées à l’infrastructure et pas matures. Airbus regarde deux candidats : S3ns, alliance entre Thales et Google qui a obtenu le label SecNumCloud de l’ANSSI, et Bleu, réunissant Orange, Capgemini et Microsoft. Le constructeur européen affirme vouloir rapatrier ses données sensibles en Europe tout en renouvelant son contrat le plus stratégique avec une entreprise américaine soumise au Cloud Act.
Depuis le retour de Trump au pouvoir, Palantir a signé plus de 100 contrats fédéraux avec une quinzaine d’agences, pour un montant cumulé proche de 600 millions de dollars. En avril 2025, l’agence ICE (Immigration and Customs Enforcement) a attribué un contrat de 30 millions de dollars à Palantir pour développer ImmigrationOS, une plateforme de suivi en temps réel des migrants incluant la planification de raids, l’enregistrement d’arrestations et l’acheminement vers des vols d’expulsion. D’anciens employés ont accusé la société de violer ses propres standards éthiques dans le cadre de ces opérations.
En janvier 2024, Palantir a signé un accord renforcé avec le ministère israélien de la Défense pour fournir des capacités de ciblage avancées dans le cadre de la guerre à Gaza. Alex Karp s’est dit extrêmement fier de cette implication. L’accord a provoqué des démissions en interne et des manifestations devant les bureaux londoniens de l’entreprise.
Au Royaume-Uni, le contrat NHS de 330 millions de livres sterling avec Palantir est vivement contesté : la BMA (syndicat des médecins) a voté une résolution contre, et des parlementaires du Science, Innovation and Technology Committee demandent de privilégier les entreprises britanniques. Moins d’un quart des 215 hôpitaux anglais utilisaient la plateforme fin 2024.
L’impasse des alternatives européennes
La France seraitt le troisième plus important marché de Palantir en termes de chiffre d’affaires. Au-delà d’Airbus, Palantir a convaincu une douzaine de pays européens d’adopter son logiciel Gotham, ainsi que de grands groupes comme la Société Générale, Stellantis ou des laboratoires pharmaceutiques.
Le cas de la DGSI illustre l’impasse. L’appel d’offres OTDH, lancé en 2022 pour remplacer Palantir au sein du renseignement intérieur, a vu l’éditeur lyonnais ChapsVision et Blueway se qualifier en phase finale, après l’élimination d’Athea (Atos/Thales) en deuxième phase. Malgré l’existence de ces alternatives françaises, la DGSI a choisi la continuité opérationnelle avec Palantir le 15 décembre 2025, prolongeant le contrat de trois ans.
Le 31 octobre 2025, la Cour des comptes a publié un rapport cinglant sur les enjeux de souveraineté des systèmes d’information civils de l’État. Elle dénonce l’absence de stratégie en matière de souveraineté numérique et constate que l’usage de prestataires non européens, au détriment de la souveraineté numérique, reste significatif. Le sénateur Hervé Maurey (UC) a interpellé le gouvernement sur ces enjeux en novembre 2025. La réponse ministérielle, publiée le 5 février 2026, n’a pas levé les doutes.
Palantir a été sélectionné aux côtés d’Accenture pour l’initiative Sovereign AI en Europe, Moyen-Orient et Afrique, visant à construire la prochaine génération de data centers d’intelligence artificielle souverains. L’entreprise américaine se positionne ainsi comme fournisseur d’infrastructure pour la souveraineté numérique européenne.


