Afficher le sommaire Masquer le sommaire
Emmanuel Macron a défendu ce mardi 10 février le programme SCAF devant plusieurs médias européens, malgré les blocages industriels qui paralysent le futur avion de combat européen depuis des mois. « C’est un bon projet et les choses doivent avancer », a déclaré le président, assortissant son propos d’un avertissement à peine dissimulé : « Si d’aventure le partenaire allemand remettait en cause l’avion commun, on serait obligé de remettre en cause le char commun ».
Berlin est prévenu, mais Berlin hésite. Plusieurs responsables politiques et industriels allemands plaident depuis 2025 pour un « plan B » national ou pour un avion de 6e génération développé sans Paris. Le coût du programme, évalué à plus de 100 milliards d’euros, alimente les réserves outre-Rhin. Aucune décision formelle n’a été prise, mais les signaux se multiplient. Macron compte sur le dialogue avec le futur chancelier Friedrich Merz pour inverser la tendance.
A LIRE AUSSI
Le nouveau porte-avions français à 10 milliards dépend des USA
Dassault et Airbus enlisés dans un conflit industriel
Lancé en 2017, le SCAF doit remplacer les Rafale français et les Eurofighter allemands et espagnols à l’horizon 2040. Le programme associe la France, l’Allemagne et l’Espagne autour d’un avion de 6e génération, de drones de combat, de missiles et d’un « cloud de combat » permettant l’échange de données en temps réel.
Le blocage oppose Dassault Aviation, maître d’œuvre de l’avion, à Airbus Defence and Space. Dassault réclame davantage d’autonomie dans la conception et le pilotage du programme. Airbus, soutenu par l’establishment industriel allemand, résiste. Les débats portent sur la répartition des tâches, l’accès à la propriété intellectuelle et le pilotage global. Le ministère allemand de la défense a mis en garde contre « toute concession excessive » à l’industrie française.
« Quand les industriels essaient de faire de la dissynergie, ce n’est pas aux gouvernements de la cautionner », estime Macron. Paris et Berlin se sont engagés à trouver une « solution mutuellement acceptable d’ici fin 2025 », selon le ministère des Armées. L’échéance approche.
Le programme britannique GCAP menace le SCAF
Un concurrent sérieux complique la donne. Le GCAP, né de la fusion du projet britannique Tempest avec les ambitions italiennes et japonaises, vise une entrée en service autour de 2035, soit cinq ans avant le SCAF. L’Italie a déjà chiffré à près de 9 milliards d’euros sa participation initiale. Le Royaume-Uni met en avant le maintien de dizaines de milliers d’emplois qualifiés et de fortes retombées export.
Londres se dit ouvert à l’arrivée de nouveaux partenaires européens. Plusieurs analyses citent régulièrement l’Allemagne parmi les candidats potentiels, même si aucune négociation officielle n’est engagée. Pour Paris, un tel basculement serait un revers stratégique majeur. L’ambition d’un grand programme franco-allemand fédérateur pour l’industrie européenne d’armement aérien serait anéantie.
Macron brandit l’exemple d’Ariane-6 et la menace du MGCS
Le président mise sur un précédent pour rassurer. « Ce que je vis là, sur le SCAF, je l’ai vécu sur Ariane-6. J’entendais, toutes les semaines, les Allemands ne vont pas mettre l’argent, c’est fini, catastrophe. On l’a fait ». L’argument rappelle que les psychodrames franco-allemands trouvent parfois une issue.
Le lien établi par Macron entre avion et char de combat renvoie au programme MGCS, destiné à remplacer les chars Leclerc français et Leopard 2 allemands à l’horizon 2040-2045. Après plusieurs années d’impasse, Paris et Berlin ont trouvé en mars 2024 un accord sur la répartition industrielle, confirmant un partage 50-50 des tâches. La phase 1A a été signée au printemps.
Le MGCS est conçu comme un système multiplateformes associant un char lourd, des blindés équipés de missiles, des véhicules robotisés et des drones interconnectés. Selon le ministère des Armées, la portée de tir pourrait atteindre 8 km, soit le double du standard actuel. En citant ce programme, Macron souligne que la coopération franco-allemande reste capable de se débloquer lorsqu’un arbitrage politique intervient. Et suggère qu’un échec du SCAF pourrait fragiliser la confiance reconstruite sur le MGCS.
L’Europe face au risque de dépendance technologique américaine
Macron inscrit le SCAF dans une vision plus large. Il alerte sur le risque que les Européens soient « balayés » s’ils ne soutiennent pas leur base industrielle face aux géants américains et chinois. Il évoque des « menaces » commerciales et « intimidations » des États-Unis qui ne seraient « pas finies ».
Paris s’inquiète de la dépendance accrue de plusieurs alliés européens au chasseur américain F-35, qui concentre l’accès aux technologies clés et impose des contraintes ITAR susceptibles de peser sur les exportations européennes. Dans la défense aérienne, la préférence de certains États membres pour des systèmes américains comme le Patriot renforce le sentiment d’un déséquilibre transatlantique au détriment des industriels européens.
Le président plaide pour le lancement d’une « capacité commune d’endettement pour ces dépenses d’avenir, des eurobonds d’avenir », afin de financer les technologies vertes, le numérique, la défense et la sécurité. Il évalue le besoin à « quelque 1 200 milliards d’euros par an » à l’échelle de l’UE. Ce débat intervient dans le sillage du plan NextGenerationEU post-Covid et se heurte à la réticence de plusieurs pays du Nord à pérenniser l’endettement commun, particulièrement pour la défense.
Un test de crédibilité pour l’Europe de la défense
L’issue du SCAF mesurera la capacité de l’Europe à développer des capacités militaires de rupture sans dépendre entièrement de la technologie américaine. À Berlin comme à Paris, Macron insiste sur le fait que les frictions industrielles sont « normales » pour un programme d’une telle ampleur mais qu’il existe une « obligation de résultat » pour les trois pays engagés.
La guerre en Ukraine a relancé les budgets de défense et l’effort de réarmement sur le continent. La question est désormais de savoir si cette remontée en puissance se traduira par quelques grands programmes communs ou par un empilement d’achats nationaux, souvent orientés vers les États-Unis. Dans ce bras de fer, le SCAF concentre les interrogations sur la capacité de l’Union à passer d’un marché fragmenté de l’armement à une puissance industrielle et militaire intégrée.
Macron affirme n’avoir « aucune expression allemande » lui disant que le projet n’est pas bon. Il n’existe « pas de plan B » européen crédible hors SCAF, assure-t-il. Reste à convaincre Berlin que c’est encore vrai.


