Pourquoi l’Allemagne refuse d’acheter le Rafale

L’Allemagne renonce au Rafale pour préserver son industrie et ses choix stratégiques au sein de l’OTAN.

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Depuis l’invasion de l’Ukraine, l’Allemagne a lancé une transformation militaire profonde, portée par un fonds spécial de 100 milliards d’euros destiné à moderniser ses forces armées. Dans ce cadre, Berlin a pris des décisions structurantes pour sa flotte aérienne : renforcement de l’Eurofighter, acquisition de F-35 pour la mission nucléaire de l’OTAN, et participation au futur programme SCAF avec la France. Dans cette architecture, le Rafale ne trouve pas sa place.

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La Luftwaffe s’appuie depuis plus de vingt ans sur l’Eurofighter comme principal chasseur. En 2024, elle aligne environ 140 appareils, auxquels s’ajouteront 38 avions commandés via le contrat Quadriga signé en 2020, et 20 Eurofighter supplémentaires dans le cadre de la Tranche 5. Le Bundestag a validé ce dernier lot à l’automne 2025, avec un budget global dépassant 5 milliards d’euros incluant radars AESA et capacités de guerre électronique.

Cette politique soutient l’emploi industriel national, notamment sur le site d’Airbus à Manching, et alimente une chaîne de sous-traitance stratégique pour la défense allemande. Acheter le Rafale reviendrait à déplacer ces investissements vers un appareil entièrement français, sans retour industriel pour l’Allemagne. De plus, cela impliquerait de gérer un troisième standard de chasseur au sein de la Luftwaffe, complexifiant formation, maintenance et logistique. L’idée d’un parc mixte est ainsi écartée pour des raisons politiques et opérationnelles.

Le F-35 s’impose pour la mission nucléaire de l’OTAN

L’Allemagne assure, dans le cadre du partage nucléaire de l’OTAN, la capacité d’emport des bombes nucléaires américaines B61 stockées sur son sol. Les Tornado, en fin de vie, seront remplacés par 35 F-35A, seuls chasseurs occidentaux en cours de certification pour les dernières versions de la B61. Cette décision, annoncée en 2022 et confirmée en décembre la même année, s’inscrit dans la stratégie américaine et garantit la compatibilité avec les standards de l’Alliance.

Des discussions sont en cours depuis 2025 pour l’acquisition de 15 F-35A supplémentaires. Si elles aboutissent, la Luftwaffe pourrait disposer à terme de 50 exemplaires. Aucune version du Rafale n’est actuellement certifiée pour cette mission, et une telle évolution nécessiterait un accord de Washington, un processus long et politiquement incertain. Dans le cadre fixé par l’OTAN, le Rafale n’est donc pas un candidat crédible pour cette mission.

Le F-35 devient le standard aérien de l’Europe de l’Est et du Nord

Au-delà du nucléaire, le F-35 est en train de s’imposer comme standard pour les opérations aériennes des pays membres de l’OTAN. La Belgique, les Pays-Bas, la Norvège, la Pologne, le Danemark ou encore la Finlande l’ont adopté, pour un total estimé à plus de 550 appareils en Europe. L’Allemagne choisit de s’inscrire dans cet écosystème déjà structuré, permettant de mutualiser les formations, la maintenance et les mises à jour logicielles.

Le Rafale propose une alternative orientée vers la souveraineté nationale, avec maîtrise des codes sources et autonomie technologique. Mais cette indépendance réduit la compatibilité avec les systèmes américains et limite les effets d’échelle. Berlin privilégie l’interopérabilité, dans une logique de préparation aux scénarios de haute intensité face à la Russie.

Le SCAF concentre les espoirs de coopération avec la France

L’Allemagne et la France poursuivent leur coopération dans le cadre du Système de combat aérien du futur, qui doit remplacer le Rafale et l’Eurofighter à partir de 2040. Le projet, mené avec l’Espagne, comprend un chasseur de nouvelle génération, des drones d’accompagnement et un cloud de combat. Le coût global est estimé à plus de 100 milliards d’euros sur plusieurs décennies.

Le programme connaît cependant des tensions. L’Allemagne et l’Espagne souhaitent un rôle accru pour Airbus Defence and Space, tandis que Dassault revendique la maîtrise du développement du chasseur. Acheter aujourd’hui des Rafale serait perçu comme un déséquilibre au profit de la France, compromettant la répartition des tâches dans le SCAF. Berlin préfère maintenir une stricte parité dans ce programme d’avenir, ce qui l’amène à éviter toute décision pouvant renforcer un acteur au détriment de l’autre.

Deux visions opposées de la souveraineté aérienne en Europe

La position allemande reflète une approche pragmatique : combler rapidement des lacunes capacitaires avec des solutions déjà intégrées dans l’OTAN, tout en protégeant son industrie nationale. La France, de son côté, met en avant l’autonomie stratégique et la maîtrise complète de sa chaîne de production. Le Rafale incarne cette indépendance, mais son insertion dans un dispositif multinational standardisé reste complexe.

Le choix de Berlin n’est pas un rejet du Rafale en tant que tel, mais le résultat d’un système structuré autour de trois axes clairs : l’Eurofighter pour l’industrie nationale, le F-35 pour la mission nucléaire et les alliances OTAN, et le SCAF pour la coopération stratégique à long terme. Dans ce cadre, un achat de Rafale n’aurait ni justification opérationnelle, ni intérêt politique, ni cohérence industrielle.



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