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Le 19 juillet 2017, en pleine période estivale, le chef d’état-major des armées, Pierre de Villiers, présente sa démission à Emmanuel Macron. Le président l’accepte aussitôt. Le ton est donné. La crise, ouverte depuis plusieurs jours, prend fin dans une rupture spectaculaire. Ce n’est pas seulement le départ d’un haut gradé, c’est un acte inédit sous la Ve République à ce niveau de tension, au point d’être qualifié par beaucoup de crise politico-militaire exceptionnelle.
L’élément déclencheur : la décision du gouvernement d’imposer aux armées 850 millions d’euros d’économies en 2017, dans le cadre d’un effort global de 4,5 milliards sur tous les ministères. Une coupe budgétaire brutale, qui survient alors que les forces françaises sont déjà fortement mobilisées, en opérations extérieures comme sur le territoire national.
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Surtout, pour la première fois, l’institution militaire doit assumer le surcoût des OPEX sans mutualisation en fin d’année avec les autres ministères, ce qui rompt un équilibre jusque-là maintenu. Cette mesure cristallise un malaise ancien : celui né de plusieurs années de sous-investissement. Auditionné à huis clos par la commission de la Défense de l’Assemblée nationale, Pierre de Villiers évoque un « grand écart » entre les objectifs opérationnels, toujours plus ambitieux, et des moyens qu’il qualifie de « non tenables ». L’intervention fuitera. Le 13 juillet, Emmanuel Macron le recadre publiquement, rappelant que « le chef d’état-major des armées… je suis son chef ». Une formule cinglante, perçue comme un geste d’autorité destiné à remettre à sa place une institution militaire qui ose manifester son désaccord.
Le général ne plie pas. Dans son communiqué, il explique ne plus être « en mesure d’assurer la pérennité du modèle d’armée auquel [il] croit pour garantir la protection de la France et des Français aujourd’hui et demain ». La formule est lourde de sens. Elle marque son départ non comme un désengagement personnel, mais comme une alerte sur un déséquilibre structurel entre les ambitions politiques et les capacités militaires.
Devoir de réserve, devoir de vérité
Une fois délié de ses fonctions, Pierre de Villiers reprend la parole dans un autre cadre. Il publie Servir chez Fayard, dès la fin 2017. Il y retrace son parcours, revient longuement sur la crise de juillet, mais surtout affirme une conviction : libéré du devoir de réserve, il se sent désormais tenu par un « devoir de vérité ». Il parle d’une responsabilité morale de s’exprimer publiquement « pour l’intérêt général ». Le livre, largement relayé par les médias, rencontre un certain écho. Il y décrit un outil militaire sous tension, pris en étau entre sur-engagement et érosion budgétaire. À ses yeux, cette situation est incompatible avec la mission première : la protection durable des Français.
Il défend alors l’objectif de porter le budget de la Défense à 2 % du PIB, une promesse d’Emmanuel Macron pour 2025, qu’il juge impérative pour préserver un modèle d’armée complet : dissuasion nucléaire, projection, opérations extérieures, protection du territoire. Pierre de Villiers insiste : la loyauté envers le politique n’exclut pas, une fois à la retraite, le devoir de signaler les incohérences qu’il estime dangereuses pour les hommes et pour la sécurité nationale. Dans ce passage du silence imposé au témoignage revendiqué se dessine la figure du général en « lanceur d’alerte ». L’expression s’impose dans les médias, sans que lui-même ne se l’attribue. La qualification reste floue, ni officielle ni juridique, mais le rôle est assumé.
Une figure morale
Car dans les textes, le statut est clair. En droit français, depuis la loi Sapin II, puis son renforcement en 2022, le lanceur d’alerte est une personne physique qui signale ou divulgue, de bonne foi et sans contrepartie financière, des informations concernant un crime, un délit, ou une menace grave pour l’intérêt général. Ce signalement est encadré par une procédure précise : d’abord interne, ensuite externe, enfin public. Il ouvre droit à une protection contre les représailles.
À la lumière de cette définition, Pierre de Villiers ne correspond pas au profil-type. Il ne dénonce pas de crime, ni de délit, ni de violation spécifique de la loi. Il ne suit pas non plus la procédure de signalement. Ses critiques sont formulées d’abord dans les circuits institutionnels – auditions parlementaires, échanges avec l’exécutif –, puis relayées dans ses livres, tribunes et interventions médiatiques. Il ne demande pas la protection prévue par la loi. Il agit autrement. Au nom d’une autorité morale, d’une responsabilité de haut fonctionnaire, il lance ce qu’il considère comme une alerte à la société et aux dirigeants.
À ses yeux, la menace n’est pas ponctuelle mais systémique : celle d’un pays qui charge ses armées de missions permanentes sans leur garantir les moyens matériels, humains et industriels de tenir dans la durée. C’est cette alerte, non juridique mais politique, qui devient son fil conducteur.
Une alerte élargie
Après Servir, Pierre de Villiers élargit sa réflexion. Dans Qu’est-ce qu’un chef ? (2018), il parle d’autorité, de commandement, mais cette fois dans un cadre plus large. Il y voit une crise du leadership qui dépasse le champ militaire : elle touche la politique, l’école, l’entreprise. Un pays où les institutions ne sont plus perçues comme légitimes, où les figures d’autorité sont affaiblies, se fragilise, selon lui, tout autant qu’un pays dont les armées manquent de munitions.
Au fil de ses ouvrages et interventions, il trace un diagnostic plus global. Il alerte sur une « désagrégation » du lien national, nourrie par les fractures territoriales, le sentiment d’abandon, la montée des violences, la défiance envers l’État. Il appelle à une « réconciliation » nationale. Ce glissement, de l’alerte militaire vers l’alerte sociétale, étend encore sa parole. Pour certains observateurs, il franchit une nouvelle ligne. Son discours, critique envers le politique, dépasse la seule expertise technique. Il devient une voix du débat public. La frontière entre éthique et politique devient floue. Est-il toujours un soldat qui témoigne, ou un acteur qui pèse ?
Réarmement, résilience et course contre la montre
La guerre en Ukraine change l’échelle. Elle agit comme un accélérateur. Pour Pierre de Villiers, elle donne une démonstration concrète du retour de la guerre de haute intensité, après des décennies dominées par les opérations de contre-insurrection ou de lutte antiterroriste. Il y voit une confirmation : il faut du temps, dix ans au moins, pour reconstruire un modèle d’armée crédible.
Dans un entretien publié début 2026, il appelle à un « réarmement massif de la France ». Il chiffre : 100 milliards d’euros supplémentaires d’ici 2035, soit environ 5 milliards de plus par an. L’objectif n’est pas abstrait. Il s’agit de financer les effectifs, les stocks de munitions, la logistique, la maintenance, les capacités industrielles. Il met en garde : sans effort rapide, la France risque de basculer parmi « les faibles du monde ». Une formule qui résonne. Il précise : « Les faibles sont toujours attaqués par les forts ». Une vision du monde fondée sur le rapport de force, redevenu la norme.
Ses critiques portent moins sur les montants que sur le tempo : la loi de programmation militaire prévoit déjà des hausses, mais il dénonce la lenteur, l’inadéquation entre les horizons de décision budgétaire et les temps longs de la reconstruction militaire. Certains stocks, rappelle-t-il, prennent cinq à dix ans à être reconstitués. D’où sa formule : « il n’y a pas une minute à perdre ». Son alerte stratégique se décline en trois volets : volume de crédits, capacité industrielle, et ce qu’il appelle les « forces morales » : la cohésion, la résilience, la volonté.
Entre parole éthique et influence politique
Depuis 2017, Pierre de Villiers occupe une place singulière. Il intervient dans les médias, donne des conférences, conseille entreprises et institutions via une structure dédiée. Il poursuit aussi sa production éditoriale. Sa parole trouve un écho particulier auprès d’une partie de l’opinion, notamment dans les cercles conservateurs ou souverainistes. Cette visibilité alimente régulièrement les spéculations sur une possible candidature présidentielle. Lui temporise, nie toute ambition partisane. Il se dit homme de devoir, pas homme de parti.


