Comment Jeff Bezos détruit le Washington Post

Pourquoi Jeff Bezos décide-t-il de démanteler le Washington Post ? Enquête sur une crise historique du journal et une stratégie contestée.

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Le 4 février 2026, les journalistes du Washington Post reçoivent un mail lapidaire : qu’ils restent chez eux et se connectent à une réunion Zoom à 8 h 30. Quelques minutes plus tard, l’executive editor Matt Murray leur annonce que le journal va supprimer environ un tiers de ses effectifs, plus de 300 emplois dans l’ensemble de l’entreprise, sur instruction de Jeff Bezos, propriétaire du titre depuis 2013. La rédaction de la capitale fédérale voit d’un coup sa rubrique Sports quasiment rayée de la carte, la section Books fermée, son podcast quotidien Post Reports suspendu et une large partie de l’international démantelée.

Présentée comme un « reset stratégique » pour préparer le quotidien à l’ère de l’intelligence artificielle, la décision est perçue par une partie de la rédaction comme l’aboutissement d’une trajectoire inverse de la promesse de 2013 : non plus élargir l’ambition, mais contracter le journal.

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300 postes supprimés : une rédaction frappée au cœur

Le Post supprime plus de 300 postes, soit environ un tiers des effectifs de l’entreprise, en touchant toutes les divisions, y compris la rédaction. L’annonce, mise en scène sous forme de réunion à distance imposée, est d’abord reçue comme une rupture : au-delà des chiffres, ce sont des pans entiers de l’offre éditoriale qui sont amputés.

Matt Murray défend un « broad strategic reset » destiné à adapter le journal à une audience fragmentée et aux nouveaux usages. Il affirme vouloir concentrer les moyens sur la politique nationale, la Maison-Blanche, le Congrès et les questions de sécurité, tout en conservant une « présence stratégique » à l’étranger. Le Washington Post Guild, le syndicat du journal, réplique que près de 400 postes ont déjà disparu en trois ans et accuse Jeff Bezos de « désinvestir » dans la mission historique du titre, tout en imposant une réorientation politique de plus en plus marquée.

Du sauveur à l’accusé : la promesse Bezos en miettes

Quand Jeff Bezos rachète le Washington Post pour 250 millions de dollars à la famille Graham en 2013, une partie de la profession y voit l’arrivée d’un « sauveur ». Le fondateur d’Amazon promet alors de financer l’innovation, de sortir le titre de son lent déclin et assure que le journal n’aura plus à « rétrécir » pour survivre. Sous sa houlette, le Post investit dans le numérique, développe des outils technologiques maison et lance une stratégie nationale agressive.

Ces années-là, le quotidien profite aussi de l’« effet Trump » : l’élection de 2016 et le premier mandat du président républicain dopent audience et abonnements. Le Post redevient rentable, se dote d’un siège flambant neuf et adopte le slogan « Democracy Dies in Darkness », que Bezos met en avant comme marqueur d’un journalisme de contre-pouvoir.

Crises internes, fuites et défiance : l’ordre vacille

À partir de 2021-2022, la croissance des abonnements stagne, le trafic retombe, la publicité numérique souffre de la domination des plateformes et du changement des habitudes d’information. En 2023, le journal replonge dans le rouge. Selon des chiffres internes cités par le Wall Street Journal et Politico, le Post perd environ 100 millions de dollars en 2024.
La contraction des effectifs s’enclenche avant 2026 : dès 2023 puis en 2025, deux vagues de départs volontaires réduisent la rédaction de plus de 1 000 journalistes à moins de 800, emportant au passage certaines plumes et des éditeurs reconnus.

En 2024, un tournant se joue sur un terrain hautement symbolique : l’éditorial présidentiel. Historiquement, le Washington Post endosse un candidat à la Maison-Blanche. À l’automne, la rédaction prépare un soutien à la démocrate Kamala Harris face à Donald Trump. Jeff Bezos intervient et bloque cet endorsement, expliquant vouloir réduire la perception de « biais » des médias.

Pour de nombreux journalistes et anciens cadres, le geste est lu comme une tentative d’éviter de se mettre à dos un éventuel nouveau président Trump, susceptible de peser sur les intérêts d’Amazon et de Blue Origin. L’impact est immédiat : plus de 250 000 abonnés annulent leur abonnement, « plusieurs centaines de milliers » selon certaines estimations, sur une base d’environ 2,5 millions de souscriptions. L’hémorragie financière se double d’un choc de marque : le slogan « Democracy Dies in Darkness » devient, en interne, un point de cristallisation.

Quelques mois plus tard, en février 2025, Bezos s’adresse directement aux lecteurs pour annoncer un « significant shift » de la page Opinion. Désormais, écrit-il, les éditoriaux et une grande partie des tribunes défendront au quotidien deux piliers : les « libertés individuelles » et les « marchés libres ».

Dans les faits, cette doctrine ferme la porte à des opinions remettant frontalement en cause ces deux principes, ce qui revient à marginaliser des voix progressistes, notamment sur la régulation des grandes entreprises, la fiscalité ou les droits sociaux. David Shipley, patron de la page éditoriale, quitte le journal. Plusieurs commentateurs décrivent une mise au pas idéologique, voire un basculement vers une ligne libertarienne favorable au monde des affaires et au pouvoir en place.

Qui pilote encore ? Un journal en perte de cap

Sur le plan managérial, la trajectoire est marquée par une instabilité qui nourrit la défiance. En 2023, Fred Ryan, publisher et proche du milliardaire, démissionne sur fond de tensions avec la rédaction et de premières annonces de coupes budgétaires. Il est remplacé par le Britannique Will Lewis, ancien journaliste et dirigeant de presse au passé controversé dans l’univers des tabloïds.

Très vite, Lewis est accusé en interne de manque de transparence, de conflits d’intérêts potentiels et de projets éditoriaux mal maîtrisés. Deux anciens dirigeants emblématiques du Post, Leonard Downie et Robert Kaiser, écrivent à Bezos début 2025 pour demander son départ, estimant que « le remplacer est un premier pas crucial pour sauver le Washington Post ». Bezos ne répond pas, pas plus qu’à plusieurs sollicitations de journalistes pour s’expliquer sur sa stratégie.

Selon Forbes, le propriétaire n’a plus pris la parole publiquement sur la situation du journal pendant près d’un an, alors même qu’il continue à intervenir sur des dossiers clés. Cette combinaison de distance affichée et d’ingérence ciblée alimente l’idée, dans la rédaction, d’un « owner from nowhere » qui tranche sur des sujets symboliques sans en porter publiquement la responsabilité.

Depuis 2024, les signes de révolte se multiplient. CNN parle d’« open rebellion » pour décrire l’état d’esprit de la rédaction face à Bezos, entre motions syndicales, lettres ouvertes et fuites dans les médias concurrents. De nombreux journalistes dénoncent un propriétaire qui « trahit » le slogan du journal en censurant un soutien présidentiel et en orientant la page Opinion vers une défense systématique du libre marché.

Les critiques débordent le cadre interne. D’anciens cadres et éditorialistes accusent Bezos d’avoir transformé le Post en « plaything » au service de ses intérêts économiques et de ses calculs politiques. Marty Baron, ancien executive editor, parle d’un « case study in near-instant, self-inflicted brand destruction » et dénonce des efforts pour « curry favor with President Trump ». Il estime que les abonnés et des journalistes ont, en pratique, été chassés.

Bezos détruit-il le Washington Post ou révèle-t-il une crise de la presse ?

La question demeure : Jeff Bezos est-il la cause principale de la déroute du Washington Post ou le révélateur d’une crise plus large du journalisme ? Les fondamentaux économiques sont redoutables : effondrement de la publicité imprimée, basculement vers le numérique, repositionnement des annonceurs vers les réseaux sociaux, concurrence de l’IA de synthèse qui aspire une part de l’audience. Mais, dans le cas du Post, plusieurs analyses convergent pour dire que ces difficultés ont été rendues « infiniment pires » par des choix stratégiques et éditoriaux décidés au sommet.



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