Aides à la presse : à qui va l’argent ?

À coups de centaines de millions d'euros chaque année, l’État irrigue un paysage médiatique concentré et fragile, sans boussole stratégique ni exigence de résultats.

Afficher le sommaire Masquer le sommaire

La mécanique est bien huilée. Chaque année, l’État débourse près de 500 millions d’euros pour soutenir la presse française. Dans les colonnes comptables, cela prend la forme d’aides directes, d’avantages fiscaux, de subventions postales.

Cartographie des aides à la presse

💰 Cartographie des aides publiques à la presse

Qui possède quoi ? Combien reçoivent-ils ? (Cliquez sur une carte pour plus de détails)

Groupe de presse majeur
Détails au clic
84,6 M€ Ces 6 groupes
232 M€ Total aides 2026
36,4 % Part captée
527 Titres bénéficiaires

En haut du palmarès : Aujourd’hui en France, 12,2 millions d’euros ; Le Figaro, 9,9 millions ; La Croix, 8,8 millions ; Le Monde, 7,8 millions. Au total, 527 titres ont reçu une aide directe en 2024. Seuls 41 ont franchi le seuil du million d’euros. Les autres se partagent les miettes.

Une concentration aux mains de quelques fortunes

La concentration ne s’arrête pas aux titres. Elle se retrouve chez les actionnaires. Le groupe Les Échos–Le Parisien, propriété de Bernard Arnault, touche 18 millions d’euros. Le groupe Le Monde, dominé par Xavier Niel, en reçoit 17,2. Sipa Ouest-France, 12,8. Bayard, 10,1. Le groupe Figaro, piloté par la famille Dassault, 9,9. Libération, détenu par Patrick Drahi, capte 6,6 millions.
Le pluralisme, censé justifier l’intervention publique, s’inscrit dans un schéma de propriété où l’on retrouve les plus grandes fortunes du pays. La contradiction saute aux yeux. L’État paie pour maintenir en vie des journaux contrôlés par des milliardaires. La question du rapport de force, elle, est éludée.

Le budget 2026 prévoit 232,3 millions d’euros d’aides directes, en légère baisse. La ligne Presse et médias recule de 5,8 %. Dans le même temps, les recettes du secteur poursuivent leur descente. En vingt ans, le chiffre d’affaires a fondu de 45 %. Les ventes s’érodent d’année en année, la presse régionale chute de 5,3 % en 2024, les magazines de 3,7 %, seule la presse nationale résiste. Le désengagement public intervient alors que les revenus privés s’effondrent.

A LIRE AUSSI
Qui possède les médias en France ?

Un système d’aide fragmenté, sans cap

La répartition des aides obéit à trois logiques : diffusion, pluralisme, modernisation. La diffusion d’abord, 129,7 millions d’euros. L’aide à l’exemplaire posté : 61,1 millions. L’exemplaire porté : 33,7 millions. Distribution au numéro : 22,5 millions. La ligne a été réformée en 2026, mais sans cohérence budgétaire. On coupe un an, on rajoute l’année suivante. Sans cap. Sans évaluation.
Le pluralisme ensuite : 23,2 millions. Une enveloppe constante, censée soutenir les titres fragiles. Mais la frontière entre médias indépendants et filiales de groupes reste floue. La conditionnalité à l’indépendance éditoriale n’est pas documentée. Enfin, la modernisation : 25,3 millions. Une baisse de 30,3 %, en contradiction totale avec les défis numériques. Le Fonds stratégique tombe à 13,5 millions. Un coup de rabot au moment où la mutation technologique s’accélère.

À cela s’ajoutent environ 300 millions d’euros d’aides indirectes. TVA super-réduite : 119 millions. Tarifs postaux préférentiels : 181 millions. Abattement fiscal pour les journalistes : 24 millions. Son plafond a été abaissé, mais aucune révision structurelle n’est engagée. Le total approche donc les 500 millions d’euros. Mais le retour sur investissement reste introuvable.

Le marché publicitaire global a crû de 7,7 % en 2024. Mais la presse, elle, recule encore. Elle capte une part toujours plus réduite du gâteau. Les ventes déclinent. Les effectifs aussi. L’outil public semble inefficace. La Cour des comptes l’a dit dès 2018 : « foisonnant, opaque, à l’impact incertain ». Les subventions prolongent une organisation dépassée, conçue pour un monde d’avant, quand les journaux arrivaient encore au petit matin dans les boîtes aux lettres.

Le cas Presstalis illustre cette impasse. Entre 2012 et 2016, malgré le soutien public, ses fonds propres plongent de -121 à -310 millions d’euros. L’entreprise est placée en redressement judiciaire en 2020. Rebaptisée France Messagerie, elle reste fragile. La distribution de la presse française, structurée dans les années 1960, échappe à toute rationalisation. Les aides maintiennent à flot un modèle condamné.

Un manque criant de transparence

L’opacité persiste. Entre 2017 et 2019, aucune donnée sur les aides n’a été publiée. Ni pour les citoyens. Ni pour les parlementaires. Il faudra attendre les pressions du SPIIL et de La Lettre A pour retrouver un minimum de transparence. L’absence de données n’est pas un bug. C’est une ligne politique. Elle alimente les soupçons de clientélisme. En 2024, la métropole de Montpellier commande 200 000 euros de reportages à une chaîne locale, propriété du groupe La Dépêche, sans vote. L’affaire est révélée par Mediacités. L’audit réclamé par les médias indépendants n’a pas eu lieu. Les aides locales échappent à tout contrôle.

Le système mêle argent public, argent privé, et financements des GAFAM. Google a versé 56 millions d’euros aux éditeurs français entre 2016 et 2019. L’État subventionne des rédactions financées par des plateformes. Sans exigence. Sans garantie. L’indépendance éditoriale est invoquée, mais jamais encadrée.
Même les institutions vacillent. L’AFP perçoit 147,2 millions d’euros. Mais l’agence perd jusqu’à 14 millions de recettes, entre la rupture de contrats avec les plateformes et le retrait de clients étrangers. Elle annonce un plan d’économies : non-remplacements, gels de postes à l’international. Les bureaux étrangers ferment, alors qu’ils sont le cœur de sa mission. Le modèle économique ne tient plus.



L'Essentiel de l'Éco est un média indépendant. Soutenez-nous en nous ajoutant à vos favoris Google Actualités :

Publiez un commentaire

Publier un commentaire