La saga du Mirage, soixante-dix ans d’aviation française

Plus de mille exemplaires vendus dans quarante pays : le Mirage a conquis la planète et est devenu une référence mondiale de l'aviation de combat.

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Comment un appareil né au début des années 1970 peut-il encore peser dans un conflit contemporain ? La réponse tient en un nom qui traverse sept décennies d’aviation de combat : Mirage. Depuis plus de soixante-dix ans, cette famille d’avions incarne la volonté française de reconstituer une chasse moderne et autonome au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

La formule qui a tout changé

Au début des années 1950, Dassault Aviation lance les premiers travaux sur l’aile delta avec le prototype MD-550 Mystère Delta, rapidement rebaptisé Mirage I puis Mirage II. L’appareil pose les bases d’une architecture qui va traverser les décennies : une aile en triangle isocèle, fine, sans empennage horizontal, optimisée pour le vol supersonique. Cette solution technique, à la fois simple et robuste, signe durablement l’identité de la famille.

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Le Mirage III, conçu à la fin des années 1950, marque un saut décisif. Multirôle, il devient le premier avion de combat de conception française — et plus largement européenne — capable de dépasser Mach 2 en vol horizontal. D’abord pensé comme intercepteur léger, il s’impose vite comme un appareil polyvalent, apte à emporter un large éventail d’armements air-air et air-sol.

Le succès à l’export dépasse toutes les prévisions. Plus de 800 exemplaires sont produits en comptant les dérivés immédiats, et la famille élargie Mirage III/Mirage 5/Mirage 50 dépasse le millier d’appareils livrés à plus d’une vingtaine de pays. C’est la guerre des Six-Jours, en 1967, qui ancre définitivement la réputation du Mirage III. La campagne fulgurante de l’aviation israélienne transforme l’avion français en argument commercial décisif. Ses performances en interception et en supériorité aérienne font le tour du monde.

De la dissuasion nucléaire aux marchés d’export

Sur la base de cette formule, Dassault décline le Mirage pour couvrir plusieurs besoins stratégiques français. Le Mirage IV, mis à l’étude au milieu des années 1950 et entré en service en 1964, est développé comme bombardier stratégique destiné à porter la composante aéroportée de la dissuasion nucléaire française. Capable de vols prolongés à Mach 2, il devient l’un des vecteurs de la « force de frappe » nationale et sert plus de quarante ans. Ses dix dernières années de service sont consacrées essentiellement à la reconnaissance stratégique.
Dans le même temps, les Mirage 5 et Mirage 50, dérivés du Mirage III, sont développés pour proposer un chasseur-bombardier simplifié, adapté aux pays cherchant un avion rustique, peu coûteux, mais performant. Ces appareils sont livrés à partir de la fin des années 1960 en Afrique, en Amérique latine, au Moyen-Orient et en Asie. La cellule commune, les moteurs Snecma Atar puis M53, et une philosophie de simplicité robuste facilitent l’entretien, la modernisation et l’exportation.

Plusieurs pays construisent sous licence certains modèles : la Suisse, l’Australie et la Belgique pour le Mirage III. Israël va plus loin en développant des appareils nationaux directement inspirés des Mirage 5, le Nesher puis le Kfir. L’adaptation aux besoins des clients — avionique, armement, systèmes de contre-mesures, équipements de navigation modulables — prolonge la carrière de ces avions bien au-delà de leur mise en service initiale.

Le Mirage 2000, rupture technologique

La fin des années 1970 ouvre une nouvelle page. L’armée de l’Air a lancé en 1972 un programme d’avion biréacteur à aile fixe, l’ACF, finalement abandonné pour des raisons de coût. Le gouvernement retient alors le projet concurrent de Dassault : un monoréacteur à aile delta modernisée, baptisé « Delta 2000 » puis Mirage 2000.

Le prototype du Mirage 2000C, version monoplace de chasse, effectue son vol inaugural le 10 mars 1978. L’appareil entre en service en 1984 au sein de l’armée de l’Air. La silhouette rappelle le Mirage III, mais la technologie est profondément renouvelée : commandes de vol électriques, instabilité naturelle pour améliorer la maniabilité, avionique moderne, capacités multirôles renforcées.

La France reçoit 315 Mirage 2000, tandis que 286 autres sont exportés vers huit pays. La gamme se décline rapidement selon les missions. Le Mirage 2000C est dédié à la supériorité aérienne, le Mirage 2000B en est la version biplace d’entraînement avancé. Le Mirage 2000N, entré en service à partir de 1988, est consacré à la mission nucléaire au sein des forces aériennes stratégiques, avec l’emport du missile Air-Sol Moyenne Portée (ASMP). Le Mirage 2000D est optimisé pour l’attaque au sol et la pénétration à basse altitude, avec des capacités air-sol de précision et un armement adapté aux opérations extérieures.

Ces variantes participent à la quasi-totalité des engagements de l’armée de l’Air depuis la fin de la guerre froide : opérations en Afghanistan, au Levant et en Afrique sahélienne. La production du Mirage 2000 s’achève en 2007, après la livraison de 612 appareils.

Retraits programmés et modernisation

Le Rafale prend progressivement le relais, mais le Mirage 2000 ne disparaît pas sans avoir été profondément rénové. Le Mirage 2000N, vecteur historique de la composante nucléaire aéroportée, est retiré du service opérationnel en 2017. Certains exemplaires poursuivent une carrière au sein de la DGA Essais en vol à Istres jusqu’en 2022. Le dernier Mirage 2000N encore en service, identifié comme le M2000N n°356, effectue son dernier vol le 22 février 2022, puis rejoint la base aérienne 133 de Nancy-Ochey pour servir de moyen de formation aux mécaniciens de l’armée de l’Air et de l’Espace.
La bascule concerne aussi la version de chasse pure. Le 23 juin 2022, l’armée de l’Air et de l’Espace met fin à l’exploitation du Mirage 2000C. Une cérémonie d’adieu est organisée sur la base aérienne 115 d’Orange-Caritat, dernière base où il assure encore la mission de police du ciel au sein de l’escadron de chasse 2/5 « Île-de-France ». Un reportage diffusé le 24 juin 2022 souligne que cet appareil, vendu dans le monde entier, laisse sa place au Rafale sur cette base.

La fin de carrière des appareils les plus anciens se joue aussi à la DGA Essais en vol. Le Mirage 2000B n°501, premier biplace sorti de chaîne en novembre 1983 et resté toute sa carrière banc d’essais volant, est retiré le 25 octobre 2023 au terme de quarante années de service. Il a contribué à la mise au point des systèmes de navigation et d’attaque du Mirage 2000C, en particulier du radar RDI, puis à celle de nombreux systèmes du Rafale, avec un ultime vol d’essai prévu début novembre 2023.

De l’Afghanistan à l’Afrique subsaharienne

Pendant que la France se dirige vers une flotte « tout Rafale » pour ses missions de chasse principales, les Mirage 2000D font l’objet d’une rénovation à mi-vie (RMV) pour prolonger leur existence opérationnelle. Décidée dans la loi de programmation militaire 2009-2014, cette rénovation est lancée en 2018, avec un objectif initial de 55 appareils modernisés sur les 71 que compte alors la 3e escadre de chasse. La loi de programmation 2024-2030 réduit ensuite la cible à 48 avions, avant qu’un ajustement budgétaire ne porte cet objectif à 50 Mirage 2000D RMV livrés d’ici 2025.
En avril 2025, la mise en service officielle du nouveau standard RMV sur la base aérienne 133 de Nancy-Ochey marque l’entrée dans une phase où ces appareils doivent rester le poing de l’armée de l’Air et de l’Espace pour l’attaque durant la période 2025-2035. Le remplacement des missiles air-air Magic II par des MICA IR, l’intégration d’une nacelle canon CC422 de 30 mm et l’optimisation de l’emport d’armements comme les bombes guidées GBU-12 ou le missile de croisière SCALP-EG renforcent l’autodéfense air-air et l’appui aérien rapproché, notamment dans des scénarios de haute intensité. Ces évolutions s’inscrivent dans le retour d’expérience des opérations menées au cours des vingt dernières années, de l’Afghanistan au Levant en passant par l’Afrique subsaharienne.

La saga se poursuit sur plusieurs fronts. Les Mirage 2000D rénovés doivent continuer à jouer leur rôle durant la décennie 2025-2035. De nombreux Mirage restent en service dans des forces aériennes étrangères, parfois profondément modernisés. La longévité de la famille Mirage III/5, encore en service dans certaines armées au début des années 2020, en témoigne.

Du Mirage III pionnier des vols à Mach 2 au Mirage 2000D rénové et aux Mirage 2000-5 destinés à l’Ukraine, cette famille d’avions traverse la dissuasion nucléaire, les opérations extérieures et les coalitions contemporaines. Par sa longévité, sa diffusion internationale et sa capacité à se réinventer, le Mirage reste, en 2025, un marqueur de l’ingénierie aéronautique française et de la volonté d’autonomie stratégique qui l’a vu naître, même si son héritage est désormais relayé par le Rafale et les programmes de combat aérien du futur.



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