Le phénomène Super Tout Nu

Le Drive tout nu invente un supermarché sans emballage, local et rapide, pour une consommation durable accessible à tous.

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Une enseigne qui prétend réinventer les courses du quotidien sans un gramme d’emballage jetable. Un drive qui se veut plus rapide que la supérette du coin, mais sans plastique ni suremballage. Des bocaux, des sacs en toile, et une logistique digne d’un entrepôt Amazon. L’aventure du Drive tout nu, né à Beauzelle, dans la périphérie de Toulouse, avait tout pour rester marginale. Elle est en train de se transformer en un modèle alternatif sérieux de distribution. À l’heure où les circuits courts, les arbitrages budgétaires et les exigences écologiques s’entrelacent, le « Super tout nu » s’impose peu à peu comme une réponse possible à une consommation sous contrainte, mais sans renoncement.

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Un drive unique au monde

Tout a commencé en 2018. Salomé et Pierre Géraud, jeunes entrepreneurs toulousains, lancent un concept aussi simple qu’ambitieux : un drive alimentaire zéro déchet. Il fallait oser combiner deux logiques a priori contradictoires — la vitesse et le soin, la consommation standardisée et l’engagement environnemental. Le pari repose sur trois piliers : commande en ligne, retrait rapide des courses, et suppression des emballages jetables. Les produits sont conditionnés dans des bocaux en verre ou des sacs réutilisables, à la charge de l’enseigne. Le client ne paie que ce qu’il consomme, pas ce qui l’enveloppe. Et quand il revient avec ses contenants, il est récompensé : 10 centimes de bon d’achat par pièce. Cette « consigne inversée » séduit. Le taux de retour avoisine les 80 %, un seuil qui permet à la mécanique circulaire de tourner sans trop de friction.

La marchandise, elle, suit un autre principe : 60 % des références doivent venir de moins de 100 kilomètres. Pierre Géraud, ingénieur agricole, a conçu une charte d’approvisionnement plus exigeante que nombre de labels. L’enseigne préfère dire « bio ou équivalent », selon ses propres critères. En fond, l’idée est claire : maîtriser la chaîne, réduire les coûts cachés, éviter les faux-semblants. Et, à mesure que l’entreprise prend de l’ampleur, ces choix pèsent.

Des chiffres de croissance qui intriguent les distributeurs

La croissance est nette. En mars 2023, Le Drive tout nu revendique 6 000 clients actifs. Ils sont plus de 10 000 l’année suivante. Le chiffre d’affaires passe de 2,2 millions d’euros à 3,5 millions entre 2023 et 2024. Il devrait atteindre 4,6 millions en 2025. L’équipe, elle aussi, s’étoffe : 60 collaborateurs aujourd’hui. Le modèle s’étend sur quatre drives dans l’agglomération toulousaine — Beauzelle, Blama, Montaudran et Portet-sur-Garonne — mais aussi via des points de retrait à Lille, Chambéry et Bordeaux. Chaque site traite environ 250 commandes par semaine, avec un panier moyen de 57 euros. Rien de spectaculaire. Mais une base solide.

Le supermarché sans emballage devient réalité

Et puis, le virage. En mai 2024, Le Drive tout nu change d’échelle. Il ouvre à Labège le premier supermarché physique zéro déchet de France : 800 mètres carrés, dont 400 de surface de vente, près de 3 000 références, une offre snacking, des plats cuisinés, des sandwichs préparés sur place. Bref, l’apparence d’un magasin classique, mais sans déchets. L’enseigne décline sa version Super à Marquette-lez-Lille en septembre 2024, puis à Rennes en décembre 2025, en remplacement du Grand Marché Vrac. Toujours le même principe : ancrage local, fournisseurs situés dans un rayon de 100 kilomètres. À Rennes, ils sont plus de 300.

Mais ce n’est pas tout. Le modèle s’infiltre désormais au sein même de la grande distribution. En mars 2025, Le Drive tout nu lance son format Corner tout nu. Un espace zéro déchet intégré directement dans des supermarchés classiques — Carrefour, Intermarché, Netto. Le premier corner voit le jour dans un Carrefour Market de Toulouse, à la Cité de l’Hers. En février 2026, une dizaine de corners Carrefour sont recensés en région toulousaine, ainsi qu’un à Saint-Malo. Carrefour, de son côté, prévoit d’étendre progressivement le concept à d’autres magasins. Une greffe lente, mais suivie de près.

Toute le monde en parle

Pour accompagner ce développement, les financements s’enchaînent. Une première levée de 5 millions d’euros en 2022, une autre de 1,3 million au premier trimestre 2024, puis 7 millions supplémentaires en juin 2025, notamment auprès de SWEN Blue Ocean 2 et de BNP Paribas. Depuis sa création, Le Drive tout nu a levé 13,7 millions d’euros. Les investisseurs voient dans ce modèle une tentative crédible de conjuguer transition écologique et rentabilité. En 2024, Cathy Collart Geiger, ancienne PDG de Picard Surgelés, rejoint le conseil d’administration. Une façon de structurer davantage une enseigne encore jeune, mais déjà remarquée.

Car si l’on parle de phénomène, ce n’est pas sans raison. Une vidéo de présentation publiée par Brut dépasse les 16 millions de vues. L’enseigne est citée dans les grands médias nationaux — France 2, France 5, France Inter. Et selon ses données, 65 % des nouveaux clients l’ont découverte par le bouche-à-oreille ou via les réseaux sociaux. Ce n’est pas une niche. C’est une onde.

Reste à savoir si cette onde pourra s’étendre. L’enseigne prévoit six ouvertures supplémentaires en 2026, et affiche une ambition claire : 25 nouveaux drives et supermarchés d’ici 2027, dans six régions — Occitanie, Nouvelle-Aquitaine, Pays de la Loire, Bretagne, Hauts-de-France, Auvergne-Rhône-Alpes. En parallèle, elle veut industrialiser la chaîne de valeur de la consigne. Rendre le réutilisable aussi fluide que le jetable. Multiplier les formats, atteindre de nouveaux publics, sortir du profil urbain et aisé. Bref, banaliser le zéro déchet, sans le dégrader.

C’est là que se joue sans doute l’essentiel. Ce que propose Le Drive tout nu, ce n’est pas seulement une autre façon de faire ses courses. C’est un modèle de consommation qui prétend survivre à la logistique moderne tout en la réinventant. Une forme de sobriété organisée, industrialisée, presque séduisante. Il faudra bien ça pour faire du supermarché sans plastique une norme plutôt qu’une anomalie.



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