Élise Lucet et Le Figaro au cœur d’une arnaque virale

Découvrez les mécanismes d'une fraude numérique sophistiquée qui détourne l’image de journalistes et d’institutions reconnues.

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Le décor est léché, la mécanique rodée, l’impact immédiat. Une vidéo sponsorisée surgit sur Facebook, évoquant un soi-disant clash entre Élise Lucet et le gouverneur de la Banque de France. Le tout présenté comme un scoop relayé par Le Figaro.
Mais l’URL donne la première alerte : lefigreto.com. Une imitation grossière du vrai journal. Derrière cette façade se déploie une opération frauduleuse d’une redoutable efficacité, pensée pour piéger les utilisateurs crédules à l’aide d’un faux débat, d’un faux article, et d’une fausse plateforme d’investissement.

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Un débat télévisé totalement inventé

Le site lefigreto.com détaille une confrontation tendue sur le plateau de C à vous, émission de France 5, entre Élise Lucet et François Villeroy de Galhau. Le ton se veut explosif, les accusations graves, la sortie du gouverneur spectaculaire. Rien de tout cela n’a eu lieu. Pas de trace dans les programmes de France Télévisions, aucune archive mentionnant cette émission, ni sur France 5, ni ailleurs. Le site de Cash Investigation reste muet sur la prétendue plateforme « Édifice Portfin ». Quant aux incohérences, elles s’accumulent : confusion de chaînes, citation absurde de Emmanuel Macron hors contexte… Tout est fabriqué.

Le procédé est éprouvé, mais ici poussé à un degré inédit de sophistication. Les escrocs instrumentalisent sans vergogne des figures publiques reconnues pour leur crédibilité. Élise Lucet se voit présentée comme une promotrice enthousiaste de la plateforme, affirmant qu’elle a aidé des centaines de Français à sortir de l’endettement. Ces propos n’ont jamais été tenus. L’image et le nom de la journaliste sont exploités sans autorisation, dans un usage passible de poursuites pénales.
Même stratégie pour François Villeroy de Galhau, dépeint comme un fonctionnaire dépassé et désemparé, battu en brèche par une journaliste pugnace. Les propos prêtés à Jean-Laurent Bonnafé ou à Julia Cagé sont tout aussi imaginaires. Là encore, pas de trace dans les médias, pas de publication, aucune mention sérieuse. Tout est fiction.

Des promesses mirobolantes pour faire sauter le bon sens

Au centre du dispositif, « Édifice Portfin » promet monts et merveilles. Des rendements mensuels qui atteindraient jusqu’à 1 800 % à partir d’un investissement initial de 250 euros. De quoi générer plusieurs milliers d’euros par mois. Une absurdité totale quand on sait que les meilleurs investisseurs mondiaux — Warren Buffett, les hedge funds les plus agressifs — naviguent autour de 20 %… par an. La promesse dépasse l’irréalisme, elle relève de l’escroquerie manifeste.

Pour donner le change, l’article multiplie les témoignages. Thomas, entrepreneur marseillais, aurait remboursé 180 000 euros de dettes. D’autres parlent de retraits de 5 000, 7 550, voire 10 000 euros. Les commentaires sont abondants, les photos trop propres, les récits trop parfaits. Tout vient de banques d’images, sans la moindre vérifiabilité.

Urgence, témoignages, gains : les ressorts classiques

L’architecture psychologique de l’arnaque est bien huilée. L’autorité de Élise Lucet est exploitée. L’urgence est fabriquée : nombre de places limité, date butoir fixée au jour même. Les gains des autres rassurent, incitent à agir. Enfin, le montant demandé — 250 euros — paraît raisonnable, mais suffisant pour entraîner des pertes significatives à grande échelle.
Trois méthodes sont documentées. Le tableau de bord fictif, où l’argent semble fructifier, mais reste inaccessible. Le petit retrait initial, destiné à appâter la victime avant de bloquer les suivants. Ou encore la disparition pure et simple du site, une fois les fonds encaissés.

Quand Facebook devient un canal de fraude

Facebook n’est pas un simple support. C’est le canal de diffusion. La campagne, bien structurée, utilise les outils de ciblage et les identifiants de Meta. Les termes en cyrillique dans l’URL suggèrent une origine en Europe de l’Est, foyer reconnu d’escroqueries numériques. Et surtout, tout cela est monétisé : Meta est rémunérée pour chaque clic, chaque vue. Une économie parallèle prospère.
Avec un budget publicitaire de quelques centaines d’euros, les escrocs peuvent toucher des dizaines de milliers d’utilisateurs. Si 1 % d’entre eux tombent dans le piège, le retour est immédiat. Selon un rapport interne relayé par Reuters, les revenus de Meta liés à ces contenus frauduleux représenteraient jusqu’à 10 % de son chiffre d’affaires annuel. Et les annonces se comptent par milliards, chaque jour.

Les précédents se multiplient à grande vitesse

« Édifice Portfin » n’est qu’un exemple. Les fausses publicités pullulent : franceinfo, K-Way, Gad Elmaleh, Nagui, Bernard Arnault en ont fait les frais. Les réseaux d’escroquerie s’adaptent vite, ciblent large et s’appuient sur la confiance que suscitent certaines figures publiques. Des « manuels d’usurpation » circuleraient même, selon Le Monde, pour identifier les personnalités les plus crédibles auprès du public.
Le 15 janvier 2025, un faux site imitant franceinfo diffuse une fausse interview de Nagui à propos de « Lunary Finance ». En février, UFC-Que Choisir alerte sur des dizaines de fausses publicités de e-commerce. En juillet, c’est au tour de la RTBF de révéler des usurpations d’identité de ses présentateurs.

Des sanctions prévues par la loi, rarement appliquées

Les textes sont clairs : l’article 226-4-1 du Code pénal sanctionne l’usurpation d’identité, et les peines s’alourdissent quand le but est lucratif. L’escroquerie en bande organisée, les faux et usages de faux, les atteintes aux droits de propriété intellectuelle : tout cela est passible de plusieurs années de prison. Mais encore faut-il pouvoir remonter jusqu’aux auteurs. Or, ceux-ci opèrent bien souvent depuis l’étranger.
Les victimes directes — Le Figaro, France Télévisions, Élise Lucet, François Villeroy de Galhau, Jean-Laurent Bonnafé, Julia Cagé — peuvent déposer plainte. L’AMF, l’ACPR ou encore l’OCLCTIC peuvent engager des actions.

Opposition bancaire, signalement sur THESEE et Pharos, dépôt de plainte : les démarches sont connues mais doivent être immédiates. Il est aussi essentiel de conserver les preuves : captures d’écran, relevés bancaires, échanges par mail. Et surtout, témoigner. L’isolement fait le jeu des fraudeurs.



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