Défense : l’Europe mise sur le F-35 et tourne le dos au Rafale

L’Europe défend-elle vraiment sa souveraineté ? Le cas du Rafale face au F-35 éclaire une impasse militaire.

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Le Rafale coche toutes les cases. Performant, polyvalent, fiable, doté de coûts d’exploitation modérés. À l’export, il s’impose comme une valeur sûre : Égypte, Inde, Qatar, Grèce, Indonésie ou encore Serbie ont fait ce choix. Pourtant, sur son propre continent, l’avion de combat français reste marginal. En Europe, les achats se tournent massivement vers le F-35 américain. Un paradoxe révélateur d’enjeux industriels, politiques et stratégiques qui dépassent les seules performances de l’appareil.

Depuis son lancement, 533 Rafale ont été commandés, dont 299 à l’international. Dassault Aviation aligne les contrats et les chiffres : 26 livraisons en 2025, un carnet de commandes de 220 avions, plus de 7 milliards d’euros de chiffre d’affaires. La trajectoire est dynamique. Mais ce succès s’écrit loin de Bruxelles, Berlin ou Amsterdam. D’ici 2035, environ 600 F-35 seront en service dans treize pays européens, contre une poignée de Rafale. L’écart est devenu structurel.

Un écosystème OTAN verrouillé autour du F-35

L’un des leviers de cette domination américaine est la logique de standardisation au sein de l’OTAN. Le F-35 ne se limite pas à un avion de chasse : c’est une plateforme intégrée dans un système complet. Il offre des capacités de communication furtive via le réseau MADL, partagées entre appareils du même type. À l’inverse, le Rafale doit passer par la Liaison 16, plus ancienne et surtout moins discrète. Pour garantir l’interopérabilité avec les autres avions alliés, il faut recourir à une passerelle technique supplémentaire, le BACN, qui ajoute un coût et une complexité opérationnelle.

La France, isolée sur cette question, s’inquiète des conséquences à moyen terme. Une flotte européenne largement équipée en F-35 rend plus difficile l’intégration du Rafale dans les opérations communes, au détriment de sa compétitivité politique et opérationnelle.

La dissuasion nucléaire comme barrière invisible

À cette logique d’interopérabilité s’ajoute un autre facteur, souvent ignoré du grand public : la dissuasion nucléaire partagée. Cinq pays européens — Belgique, Allemagne, Pays-Bas, Italie et Turquie — accueillent des bombes nucléaires américaines B61 dans le cadre de l’accord de partage nucléaire de l’OTAN. Or, seul le F-35 est certifié pour cette mission. Le Rafale, bien qu’équipé d’une capacité nucléaire nationale, ne peut être intégré à ce dispositif. Résultat : ces cinq marchés sont de facto fermés au chasseur français.

L’exemple allemand est emblématique. En 2022, Berlin commande 35 F-35A pour près de 10 milliards d’euros, officiellement pour remplacer ses anciens Tornado et assurer sa mission nucléaire. En 2025, 15 appareils supplémentaires sont envisagés. Là encore, le Rafale n’a pas été évalué.

Les intérêts industriels européens fragmentés

Paradoxalement, la France doit aussi faire face à la concurrence de ses propres partenaires européens. Le Eurofighter Typhoon, développé conjointement par le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne, reste actif. Moins avancé technologiquement que le Rafale, il bénéficie d’un montage industriel multinationale attrayant : chaque pays assemble ses propres avions et contribue à la chaîne de valeur, ce qui facilite le soutien politique à son achat.

En 2024, l’Allemagne passe commande pour 20 appareils supplémentaires, alors que le Royaume-Uni se retire progressivement du programme pour se concentrer sur le F-35. Le Rafale, produit majoritairement en France, n’offre pas ce partage industriel. Il est souvent perçu comme “trop français” dans une Europe où les retombées économiques conditionnent fortement les décisions d’achat.

Un avantage économique peu décisif

Sur le plan des coûts d’exploitation, le Rafale a pourtant des arguments solides. Son coût horaire oscille entre 16 000 et 20 000 euros, contre près de 40 000 euros pour un F-35A, et environ 60 000 dollars pour un Eurofighter. Sa disponibilité opérationnelle est meilleure (75 à 80 % contre 50 à 60 % pour le F-35). Mais ces atouts économiques ne pèsent pas suffisamment face aux impératifs d’intégration dans le système OTAN et aux logiques industrielles de long terme.

Le F-35 suscite toutefois des doutes croissants. Véritable système d’armes connecté, il génère une quantité considérable de données, centralisées chez Lockheed Martin et partagées avec le Pentagone. Cette architecture, invisible mais stratégique, soulève des inquiétudes croissantes sur la souveraineté des pays utilisateurs.

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, en 2025, a ravivé la crainte d’un “kill switch” potentiel : la capacité des États-Unis à désactiver à distance un avion dans un contexte de crise. Le Portugal a ralenti son projet d’acquisition, l’Espagne y a renoncé officiellement, préférant s’en tenir à l’Eurofighter. Mais ces réactions restent isolées.

Le futur avion européen dans l’impasse

Face à cette situation, la France, l’Allemagne et l’Espagne ont lancé le projet SCAF (Système de Combat Aérien du Futur), censé aboutir à un nouvel avion européen à l’horizon 2040. Mais en 2025, le programme est bloqué. Les désaccords entre Dassault et Airbus sur le pilotage du projet, le partage de la propriété intellectuelle et le choix des sous-traitants paralysent l’avancée. Les exigences techniques divergent également : la France veut une version embarquée pour porte-avions, l’Allemagne privilégie un avion lourd à grande autonomie.

Le risque de rupture est réel. L’Allemagne pourrait se tourner vers le projet britannique Tempest, plus avancé. Et Dassault affirme pouvoir développer seul un successeur au Rafale, mais le coût – entre 80 et 100 milliards d’euros – reste hors de portée d’un financement national.

Une modernisation du Rafale qui arrive trop tard

En attendant, le Rafale poursuit son évolution. Le standard F4, en cours de déploiement, améliore la connectivité et les capteurs. Le standard F5, prévu pour 2035, intégrera de nouvelles capacités : radar amélioré, guerre électronique avancée, missile nucléaire ASN-4G, appui par drone furtif, nouvelles options de furtivité. Ce bond technologique le rapproche d’une sixième génération. Mais à cette date, 600 F-35 auront déjà conquis le ciel européen.

En novembre 2025, l’Ukraine signe une lettre d’intention pour l’acquisition de 100 Rafale, dans le cadre d’un objectif de 250 avions de chasse. Un signal fort. Mais ce n’est pas encore un contrat. Les modalités de financement, les délais, et surtout le soutien occidental détermineront si cet espoir se concrétise. En l’état, il reste une promesse fragile dans un marché déjà verrouillé.



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