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Les discours martelés n’y changent rien. Depuis des années, la réindustrialisation est partout dans les allocutions, rarement dans les chiffres. Et quand ces derniers tombent, ils rappellent la dure loi de l’économie réelle. La France, une nouvelle fois, voit son appareil productif reculer. Plus qu’un écart, c’est un gouffre qui s’ouvre entre les intentions politiques et la réalité industrielle.
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En 2024, les indicateurs semblaient vouloir donner raison à la promesse d’un renouveau productif. Mais l’élan a été bref. Le solde positif de créations de sites industriels au premier semestre 2024 (+18) s’est brutalement inversé six mois plus tard. En 2025, la tendance est sans appel : -23 sites au premier semestre. Janvier a même marqué un sinistre record, avec 20 fermetures d’usines en un mois, un niveau qu’on n’avait plus vu depuis 2009.
Même destin pour l’emploi industriel : après une embellie de huit ans (+6,8% entre 2016 et 2024), les chiffres se contractent à nouveau. Les créations d’emplois industriels chutent de 60% en 2024, tandis que les suppressions s’envolent (+77%) et les créations ralentissent (-18%). Le premier trimestre 2025 marque une quasi-stagnation (-2 300 emplois hors intérim). L’Italie, elle, fait mieux. Le retour à une désindustrialisation structurelle ne fait plus débat.
Sous la façade du CAC 40, une industrie transformée
Certes, l’industrie figure encore dans les grands noms du CAC 40. À la rentrée 2025, elle en constitue même le premier secteur en poids (30,7%), devant la consommation discrétionnaire (21,1%). Des géants comme Schneider Electric (7,5%), Airbus (6,08%), Air Liquide (5,84%) ou Safran (5,78%) maintiennent une présence forte.
Mais cette façade cache une mutation profonde : l’industrie du luxe, de l’aéronautique ou des équipements électriques domine, loin de la production de masse. Une industrie sans usines. En cas de crise d’approvisionnement, la vulnérabilité de ce modèle saute aux yeux.
La production industrielle reste en deçà de son niveau pré-Covid : en novembre 2025, l’indice manufacturier atteignait 104,14 (base 100 en 2021, soit +2,2% sur un an), mais la production de décembre restait 8% inférieure à celle de janvier 2020. L’automobile s’effondre sur trois mois glissants (-12,6%). La part de l’industrie dans le PIB s’établit à 13,7% en 2024, contre 21,9 à 26,6% en Allemagne, 18,4 à 22,6% en Italie. La France est 24ᵉ sur 27 au sein de l’UE.
Une stratégie éparse
Le plan France 2030 affiche un montant conséquent : 54 milliards d’euros. Mais la dispersion l’emporte : 1 752 projets déjà financés pour 11 milliards d’euros engagés, dans des secteurs aussi variés que l’hydrogène, la santé, l’alimentation, l’aéronautique ou le numérique. Une politique industrielle efficace demande des choix. La défense, l’énergie et le numérique devraient être des priorités.
Certains secteurs tiennent bon. Airbus consacre 3,3 milliards d’euros à la R&D en 2023. MBDA vise 1 000 drones d’attaque produits chaque mois d’ici 2027, avec un contrat signé en janvier 2026. NumSpot avance dans le cloud souverain. Engie a réduit sa dépendance au gaz russe de 20% en 2021 à 4% mi-2022, avant une coupure totale en août.
Mais les lignes de fracture s’élargissent. En 2024, 65 764 entreprises ont fait faillite. En 2025, le chiffre atteint 69 000 (+6%), avec 14 371 défaillances au troisième trimestre. 71 000 emplois sont menacés au premier trimestre 2025. Le chômage monte à 7,7% au troisième trimestre (+0,1 point), avec +44 000 chômeurs.
La souveraineté numérique reste le talon d’Achille. Le SIG a préféré Talkwalker, propriété canadienne, à Visibrain, spécialiste français. L’École polytechnique a dû suspendre sa migration vers Microsoft 365 après des alertes sur la conformité au RGPD et à la loi française. Derrière ces choix techniques, c’est la capacité de l’État à protéger ses propres données qui est en jeu.
La souveraineté n’est plus un luxe : elle devient une condition de survie. Un portefeuille d’investissements bâti sur des critères de souveraineté pourrait offrir de meilleures performances que le CAC 40 (7,95% de rendement annuel sur 30 ans, contre 10,86% pour le S&P 500). La capitalisation du CAC 40 (2,6 trillions d’euros) équivaut à celle d’Apple seule.


