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Pendant longtemps, l’énergie n’a été qu’un poste de coût parmi d’autres dans l’économie française. Elle redevient aujourd’hui un levier stratégique, un facteur de résilience, voire une condition d’existence politique. Les crises récentes — pandémie, guerre en Ukraine, tensions d’approvisionnement — n’ont pas inventé cette réalité, mais elles l’ont brutalement rappelée : une nation dépendante sur le plan énergétique est une nation vulnérable.
En France, cette prise de conscience est désormais partagée, au moins dans les discours. Il ne s’agit plus de viser l’autarcie — illusoire — mais de maîtriser les dépendances. L’enjeu est clair. La trajectoire l’est beaucoup moins. Car cette souveraineté énergétique se heurte à des inerties industrielles, à des contraintes communautaires et à un mur budgétaire de plus en plus imposant.
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Un bien moins acquis qu’il n’y paraît
La souveraineté énergétique ne se mesure pas en principes, mais en usages : se chauffer, se nourrir, se déplacer, produire. L’hiver 2022 a marqué une rupture. Pour la première fois depuis des décennies, les autorités ont évoqué la possibilité de délestages. Ce simple mot, rarement utilisé en dehors des documents internes de gestion de crise, a fait voler en éclats l’idée d’une énergie disponible à volonté, à bas prix, pour tous.
La stratégie française repose sur trois axes : sécuriser l’approvisionnement, décarboner la production, garantir la résilience des infrastructures. Mais entre les besoins immédiats de l’économie et le temps long des décisions industrielles, le décalage est constant. Sans cadre pluriannuel stabilisé — comme une loi de programmation claire et crédible — les investisseurs manquent de visibilité. L’économie, elle, déteste l’incertitude.
Un atout rare : le nucléaire
Dans cette équation, la France dispose d’un avantage rare parmi les pays occidentaux : une base nucléaire solide. C’est une énergie dense — un gramme de plutonium concentre autant d’énergie qu’une tonne de pétrole — et peu dépendante en logistique. Le pays importe chaque année 65 millions de tonnes de pétrole, pour un coût supérieur à 60 milliards d’euros. À l’inverse, il lui suffit de 8 000 tonnes d’uranium, tenues dans quelques centaines de conteneurs, pour alimenter son parc nucléaire. La facture, elle, dépasse à peine le milliard.
Le nucléaire a aussi une force structurelle : sa maîtrise technologique. La France est aujourd’hui la seule puissance occidentale à contrôler l’ensemble du cycle du combustible, de l’extraction au recyclage. Cela ouvre la voie à des évolutions stratégiques, comme le multi-recyclage des matières fissiles ou les réacteurs de quatrième génération. En théorie, le pays pourrait ainsi produire de l’électricité pendant plusieurs siècles sans nouvel apport d’uranium naturel, en utilisant uniquement l’uranium appauvri et le plutonium déjà présents sur son territoire.
Mais la théorie ne fait pas toujours le calendrier. La filière nucléaire reste confrontée à des retards, à des surcoûts et à un vieillissement du parc existant. L’enjeu n’est donc pas de relancer, mais de tenir.
L’Europe, partenaire ou verrou ?
Sur le papier, les États membres de l’Union européenne conservent la liberté de leur mix énergétique. Dans les faits, cette liberté s’exerce dans un cadre de plus en plus serré : règles de concurrence, objectifs climatiques, encadrement réglementaire. Il a fallu des mois de négociation pour faire reconnaître le nucléaire comme énergie verte dans la taxonomie européenne. Même chose pour son inclusion dans le Net Zero Industry Act, au nom de la sécurité d’approvisionnement.
La tension reste visible. La directive RED III impose 42,5 % d’énergies renouvelables dans le mix européen d’ici 2030. En 2024, la France plafonnait à 23 %. Atteindre la cible suppose une accélération forte — et coûteuse. Autre point de friction : les tarifs réglementés de vente d’électricité. Ils protègent les ménages français mais demeurent une dérogation tolérée par Bruxelles, difficilement compatible avec le principe du marché intérieur.
L’intégration européenne, moteur d’investissement depuis plusieurs décennies, devient ici un facteur d’ambiguïté. Elle offre un levier de taille, mais impose des choix techniques, économiques et politiques parfois en décalage avec les priorités nationales.
Le poids du temps long… et de la dette
Reste la contrainte silencieuse : le financement. Restaurer une souveraineté énergétique exige des moyens considérables. Rien que la modernisation du parc nucléaire et des réseaux électriques suppose environ 460 milliards d’euros d’ici 2040. Ce chiffre ne comprend ni la montée en puissance des renouvelables, ni les besoins induits par la transition numérique ou la relocalisation industrielle.
Or la situation budgétaire du pays laisse peu de marge. En 2024, la dette publique a atteint 3 305 milliards d’euros. En 2025, la charge des intérêts est devenue le premier poste budgétaire de l’État, dépassant les 65 milliards. Plus de la moitié de cette dette est entre les mains d’investisseurs étrangers. Autrement dit, la souveraineté énergétique dépend désormais, en partie, de la confiance des marchés.
Chaque milliard investi dans l’énergie doit ainsi être arbitré face aux besoins de la protection sociale, de la défense ou de la santé. La maîtrise budgétaire devient une condition préalable à toute stratégie. Faute de quoi, ce ne sont pas les objectifs énergétiques qui guideront les finances publiques, mais l’inverse.


