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Condamné définitivement en janvier 2026 pour corruption de mineurs et harcèlement sexuel, Jean‑Marc Morandini continue pourtant d’animer une émission quotidienne sur CNews. Ce maintien à l’antenne, décidé malgré deux décisions pénales définitives, pose une question centrale sur l’état du journalisme en France et sur la place prise par les logiques d’audience dans les choix éditoriaux.
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Figure installée du paysage audiovisuel depuis les années 1990, Morandini s’est construit une notoriété précoce avec Tout est possible, diffusée sur TF1 entre 1993 et 1997. L’émission, fondée sur la mise en scène de situations extrêmes et intimes, devient rapidement emblématique de ce qui sera qualifié de « télé‑poubelle ». Les audiences sont élevées, mais les critiques se multiplient. Libération dénonce un programme racoleur, tandis que Les Guignols de l’info en font une cible récurrente. Le succès public ne suffit pas à masquer une absence de cadre déontologique, déjà pointée par plusieurs observateurs.
Morandini reconnaîtra plus tard avoir cru que l’audience pouvait tout justifier. Cette conviction structurera durablement son parcours et expliquera, en grande partie, la succession d’échecs qui suivra.
Des débuts controversés à la télé‑poubelle
Après l’arrêt de Tout est possible, la carrière de Jean‑Marc Morandini est marquée par une instabilité chronique. En 2003, son passage à RMC Info se termine par un licenciement après quelques mois, à la suite de critiques publiques visant la direction du groupe NextRadioTV. Sur NRJ12, les tentatives de relance se soldent par des déprogrammations rapides. #Morandini, lancée en 2013, disparaît après dix émissions. Face à France est arrêtée en 2015 après des tensions internes liées à la ligne éditoriale.
La collaboration avec Europe 1, entamée en 2003, s’achève en 2016 dans un contexte de chute continue des audiences. Entre 2010 et 2017, la station perd environ un million d’auditeurs et se fait dépasser par Franceinfo et RMC sur les cibles commerciales. Morandini est écarté des grilles après les premières révélations d’agressions sexuelles le visant.
Sur le plan télévisuel, Crimes, également diffusée sur NRJ12, illustre l’essoufflement progressif de son modèle. L’émission perd près de la moitié de son audience en cinq ans, confirmant les limites d’un format fondé presque exclusivement sur le fait divers spectaculaire.
Échecs répétés sur les grandes antennes
L’arrivée annoncée de Morandini sur iTélé en 2016 constitue un point de rupture majeur. Alors qu’une enquête de Les Inrockuptibles révèle des pratiques de castings à caractère sexuel impliquant de jeunes hommes, la direction maintient son recrutement au nom de la présomption d’innocence. La rédaction réagit par une grève historique de 35 jours, la plus longue jamais observée dans l’audiovisuel français.
La mobilisation entraîne le départ d’une trentaine de journalistes, une chute brutale des audiences et plusieurs mises en demeure du CSA, devenu depuis Arcom. Dans une tribune publiée par Le Monde, la Société des journalistes de la chaîne demande publiquement à Morandini de renoncer à son arrivée. La direction de Canal+, sous le contrôle de Vincent Bolloré, choisit de maintenir l’animateur. iTélé deviendra ensuite CNews, avec une ligne éditoriale profondément remaniée.
Au‑delà des crises d’audience, la carrière de Morandini est jalonnée de manquements professionnels. En 2012, il est condamné pour concurrence déloyale après avoir plagié des articles de Le Point sur son blog. Ces pratiques, documentées à plusieurs reprises, s’inscrivent dans une logique de production de contenus rapides, peu sourcés, destinés avant tout à générer du trafic.
La grève d’iTélé, fracture durable du journalisme
En janvier 2026, la trajectoire de Jean‑Marc Morandini atteint un point de non‑retour judiciaire. Le 14 janvier, la Cour de cassation rend définitive sa condamnation pour corruption de mineurs. Il est reconnu coupable d’avoir envoyé des messages à caractère sexuel à plusieurs adolescents entre 2009 et 2016. La peine prononcée comprend deux ans de prison avec sursis, une amende de 20 000 euros et une interdiction définitive d’exercer une activité en contact avec des mineurs.
Le 22 janvier, il renonce à son pourvoi dans une seconde affaire, rendant définitive sa condamnation pour harcèlement sexuel. Les faits concernent des pressions exercées sur de jeunes comédiens lors des castings de la websérie Les Faucons, produits sous de faux profils. L’un des témoignages les plus marquants est celui d’Axel, intervenu sur BFMTV, qui a décrit l’emprise exercée par l’animateur alors qu’il était mineur et les conséquences psychologiques durables de ces agissements.
Malgré ces condamnations, CNews annonce le maintien de Morandini à l’antenne. Gérald‑Brice Viret, directeur général de Canal+, assume publiquement cette décision, rompant avec l’engagement pris en 2016 selon lequel toute condamnation entraînerait le départ immédiat de l’animateur.
Condamnations pénales définitives, maintien à l’antenne
La justification avancée repose essentiellement sur les audiences de Morandini Live, diffusée quotidiennement sur CNews. L’émission rassemble environ 400 000 téléspectateurs, des chiffres présentés comme un succès interne. Plusieurs analyses, notamment publiées sur Mediapart, soulignent pourtant la faiblesse de ces scores à l’échelle nationale et l’absence de lien entre audience et qualité journalistique.
Cette décision provoque des tensions internes. Sonia Mabrouk prend publiquement ses distances, suivie par d’autres figures de la chaîne. Sur le plan politique, l’ensemble des partis représentés à l’Assemblée nationale boycottent l’émission. Le Rassemblement national ne se retire qu’à la fin janvier, après plusieurs jours de controverse.
Le 30 janvier 2026, Jean‑Marc Morandini annonce sur X renoncer à toute voie de recours et exprime ses « regrets ». Cette déclaration intervient alors que son isolement médiatique s’accentue et que la pression sur CNews devient plus visible.
Reste une question : jusqu’où une chaîne d’information peut‑elle aller sans remettre en cause sa crédibilité et sa responsabilité sociale ?


