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Six ans, ça passe vite. C’est le temps qu’il reste aux équipes de la start-up française Hynaero pour construire, vendre, faire certifier et voir leur appareil entrer en service. Une Frégate F100 dont on sait que désormais la Sécurité Civile regarde de très près, au grand dam de De Havilland Canada et de son DHC-515 également en cours de développement. Le monopole nord-américain serait-il en péril ?
L’hypothèse mérite d’être prise au sérieux. L’Hynaero Frégate F100 pourrait bien s’imposer comme successeur des actuels Bombardier CL-415 au sein de la Sécurité Civile. Un amphibie made-in France de nouvelle génération susceptible même de remplacer en partie les Dash 8 du même avionneur canadien.
Dix tonnes contre six
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Avec sa capacité d’attaque du feu aux alentours de dix tonnes d’eau — le double d’un Canadair CL-415 qui n’en transporte que six — la Frégate F100 distance largement la concurrence nord-américaine. Les ingénieurs français l’ont pensée pour la Sécurité Civile mais pas uniquement. L’appareil vise aussi nos partenaires européens, certains l’observant d’ailleurs de très près. Les médias aéronautiques de nos voisins, qu’ils soient en anglais ou en espagnol, en témoignent.
Hynaero ne joue pas seul. La start-up a su convaincre les mastodontes de l’aéronautique française de la rejoindre. Airbus Defence and Space a signé en mars 2025 un partenariat fondateur pour soutenir la conception, la certification, la maintenabilité et la promotion commerciale de l’appareil. Safran et Thales sont également de la partie. Pratt & Whitney Canada fournira les deux turbopropulseurs PW150 de 5000 chevaux chacun, compatibles avec les carburants d’aviation durables. L’Onera mettra à disposition ses souffleries et ses bassins de carènes pour valider l’aérodynamique et l’hydrodynamique.
Ces partenariats confèrent une crédibilité industrielle au projet. La Frégate F100 n’est pas une lubie d’entrepreneurs idéalistes, mais un programme industriel de premier plan.
Istres plutôt que Bordeaux
Dans les trois prochaines années, Hynaero aura déposé son permis de construire et fait sortir de terre ses locaux administratifs et industriels. Mais pas à Bordeaux-Mérignac comme initialement envisagé. C’est finalement à Istres, dans les Bouches-du-Rhône, que le projet s’installera. Ce choix a été officialisé lors du Salon du Bourget en juin 2025.
La logique est imparable. Le site réunit tous les ingrédients indispensables : proximité de l’étang de Berre pour les essais d’écopage, de la base aérienne d’Istres, de la Direction Générale de l’Armement, et de la rampe d’accès unique à l’aéroport de Marignane pour les sorties d’eau. Ces atouts techniques ont convaincu l’État et la Région Sud, qui se sont engagés à hauteur de 7 millions d’euros dans le cadre du plan France 2030.
Le calendrier est désormais précisé : installation du bureau d’études avec 200 ingénieurs en 2028, premier vol du prototype en 2029, certification de type entre 2029 et 2031, puis entrée en service opérationnel à l’été 2031-2032. Le début de la fin pour les vénérables CL-415.
Ça, c’est dans l’idéal. Car le chantier se trouvant dans le sud de la France, il sera forcément soumis aux aléas des feux d’espaces naturels. L’ironie de la situation mérite d’être soulignée. Ce risque pourrait freiner le développement industriel et économique du programme. La proximité de la base aérienne et des moyens de lutte contre l’incendie atténue toutefois cette menace.
500 emplois directs et un milliard d’euros
Sur le plan de l’emploi, la Frégate F100 représente 500 emplois directs, dont 40 à 50 % de designers, d’ingénieurs et de techniciens pour les bureaux d’études. Le reste se répartira entre la chaîne d’assemblage, l’administratif et le soutien. À cela s’ajoutent près de 2 000 emplois indirects dans la sous-traitance aéronautique.
Le financement suit sa trajectoire. Après une première levée de fonds de 1,1 million d’euros, Hynaero prépare une deuxième levée de 15 millions d’euros pour financer la phase de conception détaillée, prévue entre le printemps 2025 et le printemps 2026. L’investissement total du programme est estimé à 1 milliard d’euros sur huit ans.
Une flotte française à bout de souffle
L’urgence du projet se mesure à l’état de la flotte aérienne française de lutte contre les incendies. La France dispose aujourd’hui de 12 Canadair CL-415, dont l’âge moyen est de 30 ans. Ces appareils, achetés dans les années 1990 pour 20 à 25 millions d’euros l’unité, nécessitent un entretien de plus en plus lourd qui réduit leur disponibilité opérationnelle. S’y ajoutent 7 Dash 8 et 3 Beechcraft de 45 ans d’âge.
La Sécurité Civile a certes commandé deux DHC-515 — la version modernisée du CL-415 — auprès de De Havilland Canada, avec des livraisons prévues en mars et novembre 2028 au mieux. Deux appareils supplémentaires pourraient être livrés fin 2032-début 2033 si le budget 2026 est confirmé. Mais les délais sont régulièrement repoussés, et le monopole canadien crée une dépendance stratégique problématique. D’autant que le prix unitaire du DHC-515 oscille désormais entre 49 et 64 millions d’euros selon les sources, soit près du double du prix d’acquisition des anciens CL-415.
Les retards canadiens ouvrent une brèche
De Havilland Canada pensait avoir le marché pour lui seul. Le DHC-515 Firefighter a engrangé 22 commandes fermes en Europe : 7 pour la Grèce, 7 pour l’Espagne, 2 pour la France, 2 pour la Croatie, 2 pour le Portugal et 2 pour l’Italie. L’Indonésie avait été le client de lancement en 2019 avec 6 exemplaires. Mais les retards de livraison s’accumulent. Les premières livraisons, initialement prévues pour 2027, ont glissé à 2028, voire au-delà pour certains clients.
Ces retards offrent une fenêtre d’opportunité à Hynaero. Si la Frégate F100 respecte son calendrier et entre en service en 2031-2032, elle pourrait capter une part significative des besoins de renouvellement de flottes en Europe et ailleurs dans le monde.
Un marché dopé par le climat
Le marché pour un appareil comme la Frégate F100 est envisagé pour 125 à 150 avions entre 2032 et 2050. Hynaero voit plus loin : l’entreprise estime que le marché mondial pourrait atteindre 300 appareils d’ici 2050, avec pour ambition d’en capter la moitié, soit 150 exemplaires. Le réchauffement climatique va créer de nouveaux besoins, avec des clients qui jusqu’à maintenant ne volaient pas sur avions bombardiers d’eau mais devront s’y mettre.
Les chiffres donnent le vertige. En 2025, les incendies en Europe ont libéré 12,9 mégatonnes de carbone, le niveau le plus élevé depuis le début des relevés. Selon les projections climatiques, les mégafeux de plus de 2 500 hectares pourraient être multipliés par quatre d’ici la fin du siècle en Europe. L’extension géographique du risque incendie vers le nord de la France et d’autres régions traditionnellement épargnées renforce l’urgence d’une flotte moderne et capacitaire.
Hynaero a déjà trois lettres d’intention représentant 27 appareils potentiels : la Sécurité Civile française, un opérateur privé australien et un acteur méditerranéen. La production devrait démarrer à raison de 2 à 3 avions par an durant les trois premières années, avant de passer à 10 appareils par an à partir de 2035.
Une filière française en pleine émergence
Hynaero n’est pas seul à vouloir reconquérir une souveraineté industrielle française dans le domaine des bombardiers d’eau. Kepplair Evolution, basée à Toulouse, développe le KE72, une conversion d’ATR-72 en bombardier d’eau de 7 500 litres. La start-up a levé 5 millions d’euros en janvier 2026 et est suivie de près par la Sécurité Civile.
Positive Aviation, également toulousaine, propose le FF72, un ATR-72 monté sur flotteurs avec une capacité de 8 000 litres et un prototype attendu pour 2028. Ces projets illustrent une volonté collective de réduire la dépendance vis-à-vis des constructeurs étrangers et de créer une véritable filière industrielle française du bombardier d’eau.
Le pari du siècle
Dans la décennie prochaine, Hynaero pourrait devenir un acteur souverain majeur sur le segment ultra-spécialisé des bombardiers d’eau amphibies, créant une filière industrielle d’excellence à Istres et dans les Bouches-du-Rhône. L’entreprise n’atteindra certes pas la taille de Daher — qui vise 2 milliards d’euros de chiffre d’affaires d’ici 2027 — ou de Dassault Aviation avec ses 13 000 employés et ses 7 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Mais elle se positionnera sur un marché de niche stratégique en pleine expansion.
Reste à y croire. Et avec Airbus, Safran, Thales, l’État français et les clients potentiels qui observent le projet de très près, l’espoir paraît fondé. Le ciel méditerranéen pourrait bientôt voir voler un nouveau champion tricolore. Un champion taillé pour la guerre du feu.


