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Un contrat juteux, des adresses à géolocaliser, des bonus pour efficacité, et une entreprise française au cœur du dispositif d’expulsions de masse. Depuis décembre 2025, Capgemini — via sa filiale américaine — est devenu un rouage clé de la politique migratoire des États-Unis. Avec, en toile de fond, une tension classique mais brutale : entre performance commerciale et responsabilité éthique.
Une entreprise française, un contrat américain colossal
Le 18 décembre 2025, Capgemini Government Solutions (CGS), entité américaine du groupe français, signe un contrat de 4,8 millions de dollars avec Immigration and Customs Enforcement (ICE), l’agence fédérale responsable de l’immigration. Mission : fournir des services de skip tracing, ensemble de techniques visant à localiser des personnes — souvent sans papiers — en vue de leur arrestation et expulsion.
Mais ce bon de commande ne dit pas tout. Deux jours plus tôt, un contrat-cadre de deux ans est signé, plafonné à 365,8 millions de dollars. C’est le montant le plus élevé des treize entreprises retenues. CGS devient ainsi le prestataire potentiellement le plus rémunéré du programme.
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Le 21 janvier 2026, l’Observatoire des multinationales révèle l’existence de ce contrat, qui prévoit la vérification d’adresses, la collecte d’informations, la remise de documents. Capgemini est chargé de traiter jusqu’à 50 000 adresses par mois.
Dans le même programme : GEO Group (121 millions), opérateur privé de centres de détention ; BlueHawk (220 millions) ; et Palantir, fournisseur de la plateforme numérique centrale.
Primes à la traque : comment l’efficacité est récompensée
Le contrat ICE ne rémunère pas seulement un service. Il récompense les résultats. Des documents internes du Département de la Sécurité intérieure, publiés en octobre 2025 par The Intercept, détaillent les mécanismes d’incitation : primes, ajustements tarifaires, en fonction de la réussite des prestataires. Plus les localisations sont précises, plus les délais sont respectés, plus les scores de fiabilité sont élevés, plus la rémunération augmente.
La chasse aux migrants devient une industrie à indicateurs. Taux de livraisons, pourcentage d’adresses vérifiées, fiabilité des localisations. Tout est mesuré, tout est compté.
Le skip tracing mobilise une batterie d’outils : bases de données commerciales, réseaux sociaux, objets connectés, surveillances physiques. Les entreprises collectent photos horodatées, factures, données bancaires, et rédigent des rapports notés, assortis d’un score de confiance.
Capgemini s’insère dans la machine Trump
Le contrat s’inscrit dans un changement d’échelle. En juillet 2025, le Congrès adopte le One Big Beautiful Bill Act, qui alloue 170 milliards de dollars sur quatre ans à la politique migratoire. Sur cette enveloppe, 30 milliards vont à l’ICE, 45 milliards à l’expansion des capacités de détention.
Résultat : un budget annuel de l’ICE estimé entre 77 et 85 milliards de dollars en 2026 — bien au-delà de celui du FBI (8 milliards) ou du système pénitentiaire fédéral (10 milliards). L’agence devient la police fédérale la mieux financée de l’histoire américaine.
Les effectifs suivent. De 11 000 agents en 2025, l’ICE passe à 22 000. Parmi eux, 12 000 sont de nouvelles recrues depuis l’investiture de Donald Trump. Les objectifs sont clairs : 100 000 détenus quotidiens, contre 71 000 fin 2025, et 1 million d’expulsions par an.
Dans cette mécanique, les technologies de skip tracing sont devenues indispensables. Elles réduisent les délais entre la localisation d’une cible et son interpellation.
Le contrat de 2025 n’est pas une première. CGS collabore avec le Département de la Sécurité intérieure depuis au moins 2007, peut-être 2002. Elle a déjà travaillé sur la planification des détentions, la gestion des capacités de rétention, ou le support informatique.
La CGT rappelle qu’une page (supprimée depuis) du site de CGS vantait une collaboration avec l’ICE pour « minimiser le temps requis et le coût de l’expulsion de tous les étrangers illégaux expulsables ». Une formulation disparue de la communication actuelle.
Trois morts, une indignation mondiale
La révélation du contrat intervient dans un climat déjà inflammable. En janvier 2026, trois personnes trouvent la mort dans des opérations liées à l’ICE :
- Renée Good (7 janvier), citoyenne américaine, mère de trois enfants, tuée par un agent ICE dans le Minnesota.
- Julio Cesar Sosa-Celis (14 janvier), Vénézuélien blessé par balle.
- Alex Pretti (24 janvier), infirmier du Département des Anciens Combattants, tué par la Border Patrol à Minneapolis.
Ces incidents ont lieu dans le cadre de l’opération « Metro Surge » : 2 000 agents ICE, 1 000 de la Border Patrol, 3 000 arrestations dans la région de Minneapolis.
La réaction est immédiate : le 23 janvier, le Minnesota connaît sa première grève générale depuis 80 ans. Baptisée Day of Truth & Freedom, elle réunit 50 000 personnes malgré les -20 °F. Des entreprises ferment, 100 membres du clergé sont arrêtés devant l’aéroport.
Face à la pression, l’administration Trump réagit :
- Le commandant Gregory Bovino est rétrogradé.
- Tom Homan, ancien « border czar », reprend la main les 26 et 27 janvier.
- Une directive interne interdit aux agents ICE de « cibler les agitateurs », en recentrant les opérations sur les personnes avec antécédents criminels.
Silence gêné chez Capgemini
Au 25 janvier, quatre jours après la révélation, toujours aucun communiqué de Capgemini. Sollicités par Euronews, Novethic et d’autres médias, les services de communication ne répondent pas.
Seule prise de parole : un message LinkedIn d’Aiman Ezzat, directeur général, publié le 25 janvier. Il y affirme avoir découvert le contrat « par des sources publiques ». Une ligne de défense jugée peu crédible : les contrats ICE sont accessibles dans les bases fédérales depuis décembre 2025.
Ezzat insiste sur la séparation juridique entre Capgemini et CGS. La filiale américaine est régie par un Special Security Agreement, opère depuis une installation Top Secret, avec un conseil d’administration exclusivement composé de citoyens américains habilités.
Selon lui, le groupe Capgemini n’a ni accès aux opérations techniques de CGS, ni à ses contrats sensibles, et ne peut interférer. Un « examen interne » aurait été lancé par le conseil de CGS. Aucun calendrier, aucune suspension, aucun engagement de transparence.
Les faits contredisent la position d’Aiman Ezzat :
- Capgemini détient 100 % de CGS.
- Les contrats ICE sont publics depuis 2007.
- Un audit du DHS en 2021 évoquait déjà des problèmes de supervision.
- Le site de CGS revendiquait cette collaboration jusqu’à récemment.
Chaque année, Capgemini se présente comme l’une des entreprises les plus éthiques au monde. Elle publie des rapports ESG détaillés. Comment a-t-elle pu ignorer pendant près de 20 ans la nature de ces contrats ?
La CGT rapporte des dizaines de témoignages, souvent anonymes, marqués par la colère, la honte, le dégoût. Elle exige l’arrêt immédiat de la collaboration avec l’ICE et envisage pétition, actions collectives, voire grève.
Une réputation écornée
Le 27 janvier, l’action Capgemini perd plus de 2 %. Pour BFM Bourse, le risque réputationnel est « majeur », malgré un montant faible au regard des 20 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel du groupe. Le 13 février, date de publication des résultats annuels, s’annonce comme un moment de vérité.
Morgan Stanley, de son côté, a dégradé l’action à « sous-pondération » mi-janvier, citant les incertitudes liées à l’IA. Le 20 janvier, Capgemini annonçait déjà un plan de suppression de 2 400 postes en France — soit 6 à 7 % des effectifs nationaux.


