EDF va vendre Exaion au détriment la souveraineté numérique française

Avec la probable vente d'Exaion, la France va-t-elle encore céder une entreprise stratégique à un acteur étranger ?

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tC’est un petit séisme qui secoué les murs de Bercy depuis plusieurs jours. Le 20 janvier, la Direction générale du Trésor a transmis à Mara Holdings une lettre d’engagement en vue de lui céder 64 % du capital d’Exaion, la filiale technologique d’EDF. Montant de la transaction : 168 millions de dollars. Contre ce chèque, la France s’apprête a vendre une partie de sa souveraineté numérique.

Révélé par le média La Lettre le 23 janvier, le document a immédiatement provoqué un emballement politique. Le ministère de l’Économie a tenté de contenir l’incendie par un démenti partiel, assurant qu’« aucune décision définitive n’a été prise ». Reste que la date butoir fixée au 31 janvier par Mara impose un tempo serré à l’exécutif, contraint de trancher sans plus tarder.

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Une filiale d’EDF née pour valoriser le nucléaire

Exaion n’est pas un poids lourd économique, mais elle est déjà perçue comme une pépite à tres haut potentiel par les experts du secteur. Créée en 2020 au sein d’EDF Pulse Ventures, elle s’inscrit dans une stratégie de valorisation des excédents de production électrique, notamment issus du nucléaire, par des usages numériques à forte intensité énergétique. Son offre s’articule autour de quatre axes : l’hébergement de nœuds blockchain, le cloud 3D, le calcul haute performance, et la cybersécurité industrielle.

Un positionnement à la frontière entre industrie et technologie, renforcé par son statut de PSAN — une certification délivrée par l’AMF qui garantit sa conformité aux réglementations sur les actifs numériques. Mais l’élan technologique masque une réalité financière plus prosaïque : 2 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024, pour une perte de 4,5 millions. EDF, déjà contributeur à hauteur de 22 millions, s’épuise à soutenir une filiale dont le développement réclame désormais des moyens bien supérieurs à ceux d’un grand groupe endetté.

Mara, le mineur américain qui avance ses pions à Paris

L’intérêt de Mara Holdings, ex-Marathon Digital Holdings, n’a rien de surprenant. L’entreprise américaine s’est imposée comme l’un des leaders mondiaux du minage de Bitcoin, affichant un hashrate record et une réserve de 53 000 bitcoins. Son appétit est connu, son implantation en Europe stratégique. Elle a d’ailleurs fait le choix de Paris dès août 2025 pour son expansion continentale. Et pour rassurer les sphères décisionnelles, elle s’est entourée de figures françaises reconnues : Gérard Mestrallet, ex-patron d’Engie, comme conseiller spécial, et François Garcin à la tête des opérations européennes.

Mais la vraie onde de choc vient d’ailleurs. Le 25 janvier, The Big Whale dévoile une clause particulière du contrat en discussion : EDF s’engagerait à ne pas développer d’activité concurrente à Exaion pendant vingt-quatre mois. Pas de calcul intensif. Pas de blockchain. Pas d’IA. Ni même d’investissement dans des entreprises du secteur. Une clause de non-concurrence d’une ampleur inédite, qui déclenche une levée de boucliers immédiate chez nombre de responsables politiques et industriels.

La France produit plus qu’elle ne consomme : 544 TWh d’électricité générés en 2025, contre une consommation de 450 TWh, selon RTE. Un excédent qui pourrait, selon certains, servir à alimenter des activités comme le minage de Bitcoin — une piste évoquée dans une proposition de loi déposée par 77 députés, estimant qu’un gigawatt alloué à cette activité pourrait rapporter jusqu’à 150 millions de dollars par an. Dans cette équation, Exaion est vue comme une passerelle entre surcapacité énergétique et innovation technologique. Geler cette passerelle pendant deux ans, c’est offrir un boulevard à Mara.

Une contre-offre française écartée trop vite

L’indignation dépasse les clivages. En septembre dernier, Éric Ciotti publiait une tribune dénonçant une « triple atteinte à la souveraineté ». Quelques mois plus tard, deux parlementaires saisissent le Parquet national financier. En ligne de mire : de potentiels conflits d’intérêts et une possible spéculation autour du capital. Car les deux fondateurs, Fatih Balyeli et Laurent Bernou-Mazars, détiennent près de 8 % des parts. Et pourraient, en cas de vente, engranger une plus-value estimée à près de 3 millions d’euros.

Une contre-offre existe pourtant. Elle est française. Emmenée par le consortium FlexGrid France, conduit par Sébastien Gouspillou, elle rassemble des acteurs du secteur avec une promesse : pas de clause de non-concurrence, et une gouvernance nationale. Mais selon plusieurs sources proches du dossier, cette option n’a guère les faveurs du gouvernement. Trop fragile financièrement. Pas assez rapide. L’État semble s’orienter vers l’offre américaine.

Des garanties bien maigres face au Cloud Act

Le souvenir d’Alstom revient alors en mémoire. En 2014, la vente de la branche énergie à General Electric avait été justifiée par des engagements de partenariat industriel. Dix ans plus tard, EDF a dû racheter ces mêmes activités… au prix fort. Un rapport sénatorial a depuis pointé l’échec des garanties alors négociées. Cette fois encore, Bercy avance des conditions : maintien des capacités en France, protection des données, surveillance via un « point de contact ». Mais elles paraissent bien légères face à l’extraterritorialité du droit américain et au spectre du Cloud Act, qui permet à Washington d’accéder aux données, où qu’elles soient hébergées.

Pendant ce temps, le potentiel stratégique du minage reste largement ignoré. Sa flexibilité permettrait pourtant d’ajuster en temps réel la charge du réseau électrique. Et son rôle monétaire alimente un débat encore embryonnaire en France : celui d’un Bitcoin devenu possible réserve de valeur publique, à l’image de l’or autrefois.

La cession d’Exaion concentre ainsi toutes les tensions du moment : un État en quête de financement, une filiale trop petite pour résister seule, un investisseur étranger prêt à foncer, une souveraineté numérique mal assurée, et une industrie énergétique qui cherche son futur. L’arbitrage approche. Le choix, lui, semble déjà orienté.



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