La lente agonie des pharmacies françaises

La France est passée sous le seuil des 20 000 pharmacies, symbole d’un maillage qui se désagrège.

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En dix ans, près de 2 500 pharmacies ont disparu du territoire français. Une érosion qui, au-delà des chiffres, marque le recul d’un maillon essentiel de la santé du quotidien. Le réseau des officines se délite lentement, mais sûrement, en dépit des discours sur la proximité et le maillage territorial. Pour la première fois, la France est passée sous le seuil des 20 000 pharmacies. Et personne ne semble vraiment surpris.

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Un recul devenu inévitable

Le mouvement est ancien, mais il a changé de nature. De ponctuel, il est devenu structurel. Entre 2015 et 2025, le nombre d’officines a chuté de 10,9 % à l’échelle nationale. Un repli discret mais massif : environ 2 500 points de vente en moins. Sur la seule année 2025, 250 pharmacies ont fermé, soit une moyenne de vingt chaque mois. Le réseau pourrait poursuivre cette contraction jusqu’à atteindre un point de stabilisation autour de 17 000 pharmacies à l’horizon 2035. À ce rythme, c’est toute la cartographie de l’accès aux soins de premier recours qui se redessine.

L’intensification du phénomène est nette. En 2023, les fermetures atteignaient 23 par mois, puis 24 en 2024, avant un léger ralentissement début 2025. Le symbole a été franchi à la mi-novembre : le nombre total d’officines en métropole est tombé à 19 989, sous le seuil symbolique des 20 000. Ces fermetures ne relèvent pas toutes de cessations d’activité pures et simples. Une partie s’explique par des regroupements structurels, difficiles à distinguer dans les données, car les chiffres disponibles se basent sur les points de vente actifs. Cela n’en atténue pas l’impact : les disparitions, quelle qu’en soit la forme, déséquilibrent le maillage territorial.

Certains territoires décrochent plus vite que d’autres

Les disparités régionales sont profondes. Tandis que certaines zones résistent à l’érosion — l’Alsace (-0,9 %), la Provence-Alpes-Côte d’Azur (-5,3 %), le Languedoc-Roussillon (-6,5 %) — d’autres décrochent nettement. En Bourgogne, le recul atteint -16,3 %, suivi par le Limousin (-15,6 %), la Basse-Normandie (-14,5 %), le Centre (-14,4 %) et la Bretagne (-14,1 %). Dans ces territoires, près d’une officine sur six a disparu en dix ans, accentuant les fractures d’accès aux soins. Le déséquilibre est criant : les pharmacies sont trop nombreuses là où la densité médicale est déjà forte, et dramatiquement absentes là où les besoins sont les plus urgents.

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Un chiffre d’affaires en trompe-l’œil

Paradoxalement, cette contraction du réseau s’accompagne d’une hausse continue du chiffre d’affaires moyen par pharmacie. Longtemps stabilisé entre 1,6 et 1,7 million d’euros, il s’est hissé jusqu’à 2,5 millions en 2025. Depuis 2019, la progression est régulière, entre 100 000 et 200 000 euros par an. Mais cette dynamique ne reflète pas une amélioration de la rentabilité. Elle illustre une concentration du chiffre d’affaires sur un nombre réduit d’acteurs, dans un contexte où les marges sont comprimées et les charges en hausse. La moyenne masque de fortes inégalités entre officines, qui dépendent largement de leur localisation, de l’environnement médical et de leur capacité à intégrer de nouveaux services.

L’instabilité économique se manifeste de façon brutale dans les procédures collectives. Fin octobre 2023, 84 pharmacies y étaient confrontées : 45 en liquidation judiciaire, 24 en redressement et 15 sous sauvegarde. Quatre mois plus tôt, il n’y en avait que 38. Le nombre a plus que doublé en un trimestre, illustrant une dégradation rapide des situations financières. L’accélération des fermetures observée à partir du second semestre confirme une vulnérabilité grandissante des structures, prises en étau entre inflation, tensions de trésorerie, pression sur les marges et difficultés de recrutement.

Pas de modèle clair

Dans ce contexte, les pharmaciens voient leur rôle s’élargir : vaccination, tests rapides d’orientation diagnostique, délivrance directe de certains antibiotiques. Le gouvernement mise sur cet ancrage territorial pour répondre à la désertification médicale. Mais si ces missions sont perçues comme une avancée, elles peinent à s’inscrire dans un modèle économique pérenne. L’équation reste non résolue : plus de responsabilités, mais sans financement adapté. Cette inadéquation freine l’adhésion des professionnels, qui doivent concilier impératifs de santé publique et survie économique.

Reste la question centrale. Faut-il resserrer le réseau autour d’officines solides, concentrées dans les zones denses, ou préserver un maillage large, garantissant l’accès aux soins partout, y compris là où les médecins désertent ? Entre les deux, il faudrait inventer un nouveau modèle, capable de concilier viabilité professionnelle et missions d’intérêt général. Encore faut-il en poser les bases.



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