Atos, maillon fort d’une puissance numérique européenne en reconstruction ?

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À mesure que les tensions s’intensifient entre les Etats-Unis et ses alliés européens, la technologie devient un terrain de confrontation stratégique incontournable. Intelligence artificielle, cybersécurité, cloud, supercalculateurs : les infrastructures critiques conditionnent aujourd’hui la compétitivité économique, la capacité industrielle et, par voie de conséquence, la souveraineté des pays. Dans un paysage dominé par les USA et la montée en puissance de la Chine, Atos occupe une position à part entière : celle d’un champion technologique européen pouvant combiner services numériques, systèmes critiques et technologies de rupture au profit de l’autonomie stratégique du Vieux continent.

Le paradoxe européen de la souveraineté numérique

Le paradoxe européen est connu : le continent dispose d’un cadre réglementaire ambitieux en ce qui concerne la protection des données, mais continue de s’appuyer massivement sur des infrastructures étrangères. Près de 90 % du cloud utilisé en Europe repose encore sur des acteurs américains, sur fond de Cloud Act et d’extraterritorialité du droit américain. À cette dépendance structurelle s’ajoutent les rivalités techno-stratégiques avec la Chine et la militarisation grandissante du cyberespace.

Face à ce constat, la transformation numérique n’est plus uniquement un sujet de modernisation administrative ou de compétitivité des entreprises : elle devient un attribut de puissance, similaire à une capacité militaire ou énergétique. C’est sur cette ligne de crête qu’évolue Atos. Avec 63 000 collaborateurs, environ 8  milliards d’euros de chiffre d’affaires et une présence commerciale dans 61 pays, le groupe français est l’un des rares acteurs européens à couvrir l’ensemble du spectre technologique, du supercalcul au cloud, en passant par les systèmes critiques et la cybersécurité.

La structuration de l’entreprise en deux marques illustre une stratégie duale. Sous la bannière Atos services, le groupe fournit conseil, intégration, infogérance et cybersécurité managée pour les États, les institutions et les grandes organisations. A travers sa branche produits Eviden, le groupe  développe des technologies souveraines dans les domaines les plus sensibles : analyse vidéo augmentée par l’IA, cybersécurité, calcul haute performance et systèmes critiques de mission. En clair, les couches profondes de l’infrastructure numérique où se jouent les rapports de force géopolitiques contemporains.

Cybersécurité et systèmes critiques : un bouclier européen assumé

La cybersécurité est le secteur où les incertitudes géopolitiques rencontrent le plus directement les réponses industrielles. En septembre dernier, Atos a signé un contrat-cadre de 326 millions d’euros sur quatre ans avec la Commission européenne, via un mécanisme « en cascade » lui donnant la priorité pour proposer des services de cybersécurité aux agences et institutions de l’Union. Si le montant est colossal, l’enjeu est éminemment politique : l’UE intègre clairement un acteur européen dans la protection de ses infrastructures numériques les plus sensibles.

Le contrat couvre toute la chaîne de lutte contre les risques avancés : les investigations numériques dites forensiques, réponse aux incidents, analyse des malwares, surveillance des menaces, opérations de sécurité offensive. Des missions confiées auparavant a des acteurs extra-européens, et relevant désormais de prérogatives quasi régaliens. Atos les opère grâce à un réseau international de 18 centres d’opérations de sécurité (SOC), dont un Modern SOC inauguré il y a deux mois à Séville, conçu pour l’analyse et la réponse en continu, 24 h/24.

Eviden étend cette approche côté produits avec des solutions européennes de chiffrement, d’identité numérique et de gestion des accès, certifiées d’après les standards de cybersécurité du continent. L’enjeu est important : maîtriser qui accède à quelles données, où elles sont stockées et sous quelle juridiction elles relèvent, dans un monde où le Cloud Act et les injonctions extraterritoriales rebattent la carte des dépendances technologiques.

Eviden joue également un rôle phare dans les systèmes critiques de mission. Sa plateforme historique de gestion de crise Gemma — modernisée en version V9 — est désormais compatible avec la nouvelle génération NG112 de gestion des urgences en Europe. Elle traite les communications multimédias (voix, données, vidéos, textes en temps réel) et orchestre, via l’IA, le triage médical, l’allocation de ressources, la géolocalisation des équipes et l’évaluation dynamique des risques. L’objectif dépasse la performance technique : il s’agit de permettre aux autorités publiques d’accéder à des solutions européennes pour des fonctions vitales de sécurité civile.

Même logique pour Polyalert, le système d’alerte suisse opéré par Eviden, prolongé jusqu’en 2031. Capable d’activer 5 000 sirènes, de relayer des messages multilingues et de rester opérationnel lors de coupures des réseaux mobiles ou internet, Polyalert symbolise une souveraineté technologique basée sur la résilience et la continuité opérationnelle.

Eviden s’est aussi associée au fabricant européen HMD Secure afin d’intégrer sa solution Lifelink MCx Connect dans un smartphone durci, le Terra M. Ce partenariat permet de rendre accessible des communications critiques longtemps réservées à des équipements spécialisés et onéreux, tout en offrant une alternative européenne aux solutions propriétaires étrangères.

Supercalcul, IA et données : la puissance par l’infrastructure

Au-delà du cyber, le nouveau combat technologique cible le calcul intensif et de l’IA. Sur ce terrain Eviden se positionne comme un acteur de rang mondial. La branche produits et logiciels d’Atos est à l’origine des supercalculateurs BullSequana et prépare, en collaboration AMD, le premier supercalculateur exascale européen, « Alice Recoque », inscrit dans le programme EuroHPC. Cette machine, dépassant l’exaflop, fera office de « AI Factory » européenne, apte à entraîner des modèles avancés sur une infrastructure hébergée en France, plutôt que sur des capacités asiatiques ou américaines.

Le projet s’inscrit dans une vision plus globale : associer puissance de calcul, souveraineté des données et compétitivité industrielle. Atos a d’ailleurs été distingué en Espagne par Penteo pour sa capacité à soutenir le cycle de vie total de la donnée, de la stratégie à l’industrialisation en passant par la gouvernance, MLOps et le DataOps. Les projets menés avec la Communauté et la mairie de Madrid montrent que l’IA n’y est plus un gadget, mais un outil structurant de relation entre pouvoirs publics et citoyens, dans un contexte de conformité et de souveraineté maîtrisé.

La plateforme Atos Polaris, orientée agents d’intelligence artificielle autonomes, illustre cette transition : transformer l’IA en levier d’automatisation des processus d’ingénierie, et respecter les exigences européennes de transparence, d’explicabilité ou encore de gestion des risques.

Recherche, droit et confiance : l’autre front de la souveraineté

Reste un terrain plus discret mais stratégique, celui de la possibilité d’encadrer juridiquement l’intelligence artificielle dans une époque où les modèles peuvent être manipulés ou attaqués subtilement. Le programme de recherche allemand « Forensics of Intelligent Systems », lancé avec plusieurs instituts Fraunhofer et universités, entend développer des méthodes pour identifier, tracer et documenter juridiquement les attaques contre des systèmes d’IA en apprentissage continu.

En investissant ce champ à la croisée du droit, de la technique et de la souveraineté, Atos anticipe un enjeu central : sans capacités forensiques adaptées, les États et les régulateurs rencontreront des difficultés à assurer l’intégrité des systèmes d’IA qui pilotent déjà des pans entiers de la sécurité, de la mobilité ou des processus économiques. L’Europe entend ainsi imposer sa propre grammaire de la confiance numérique, plutôt que subir des standards définis au-delà des frontières.

Consolider l’Europe via les infrastructures

Cybersécurité institutionnelle, systèmes d’alerte nationaux, gestion des urgences NG112, supercalculateurs exascale, cloud de confiance, intégration de l’IA dans les services publics : pris individuellement, ces projets peuvent sembler techniques. Mis en commun, ils dessinent une stratégie de reconstruction de puissance pour les économies européennes, dont Atos se fait à la fois l’architecte et l’opérateur.

Sans rompre avec les Etats-Unis, mais en réduisant des dépendances jugées excessives, l’ESN incarne une voie médiane : celle d’un expert européen en mesure de conjuguer performance technologique, ancrage industriel local et alignement sur les valeurs et normes du continent.

Alors que la technologie est aujourd’hui un instrument explicite de pouvoir, sa maîtrise dépasse la simple compétitivité commerciale. De fait, Atos n’est pas un simple fournisseur. Le groupe est une pièce maîtresse de la réponse européenne aux incertitudes géopolitiques et technologiques d’aujourd’hui et de demain.



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