Daniel Křetínský : menace ou opportunité pour la France ?

Discret mais influent, Daniel Křetínský multiplie les prises de participation stratégiques en France.

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Il avance à pas feutrés, mais ses empreintes s’étendent sur tout le continent. Daniel Křetínský, 50 ans, a fait de la discrétion une méthode. Il parle peu, achète beaucoup. Ses prises de participation s’enchaînent, ses emprises s’élargissent. De l’énergie au commerce, des médias à la poste, le milliardaire tchèque construit méthodiquement un empire multisectoriel.
Un capitalisme de l’ombre, qui repose sur une stratégie constante : acheter à bas prix ce que d’autres délaissent. Une sorte de recyclage industriel à grande échelle, où chaque acquisition est une brique dans une architecture difficile à embrasser dans son entier.

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Le parcours commence à Brno, sa ville natale, dans une famille mêlant justice et informatique. Il étudie le droit et les sciences politiques à l’université Masaryk, y obtient un doctorat, avant d’entrer chez J&T Group en 1999. Quatre ans plus tard, il est déjà associé. L’étape suivante, c’est EPH, holding énergétique fondée en 2009. Un conglomérat qui empile les centrales à charbon et les usines à gaz, rachetées à bas prix aux géants européens pressés de verdir leurs portefeuilles.
En 2023, EPH détient plus de 70 entreprises dans le secteur, valorisées à près de 29 milliards d’euros. Avec ses quelque 49 mégatonnes de CO₂ émises par ses centrales en 2021, le groupe devient le deuxième émetteur du continent, derrière l’allemand RWE.

L’astuce ne passe pas inaperçue. Lorsqu’il reprend les centrales allemandes, Křetínský obtient au passage 1,75 milliard d’euros de compensation publique pour leur fermeture anticipée. Une manière de tirer parti des politiques climatiques en monétisant la sortie du charbon.

Le cap change de dimension en novembre 2025, avec un accord signé avec TotalEnergies. Pour 5,1 milliards d’euros, Křetínský cède la moitié d’un portefeuille énergétique européen – gaz, biomasse, batteries – tout en récupérant 95,4 millions d’actions du groupe français. Il devient son troisième actionnaire, derrière les salariés et BlackRock. En un mouvement, il échange des actifs carbonés contre une place stratégique au capital d’un mastodonte de l’énergie.

Distribution : friches françaises et mainmise capitalistique

Mais le charbon n’est qu’un étage. Le second, c’est la distribution. Entré chez Casino en 2019, il en prend le contrôle en 2024, épaulé par Marc Ladreit de Lacharrière et le fonds Attestor. Il injecte 300 millions d’euros de plus fin 2025 pour soutenir une entreprise lourdement endettée, passée de 200 000 salariés mondiaux à 25 000, avec 7 700 points de vente résiduels.

À peine ce dossier ouvert, un autre s’accélère : Fnac Darty. Actionnaire principal depuis 2023 avec 28,5 %, Křetínský lance une OPA à 36 euros l’action en janvier 2026. Il vise la majorité du capital pour environ 230 millions d’euros. Un mouvement jugé peu généreux par les analystes – TP ICAP Midcap vise 40 euros – mais validé à l’unanimité par le conseil d’administration.

Le contexte est tendu : JD.com, géant chinois du e-commerce, est devenu le deuxième actionnaire via Ceconomy avec 21,95 %. Pour Paris, le Tchèque devient un rempart acceptable face à une montée asiatique redoutée.

Dans le même temps, Fnac Darty cherche à céder Nature & Découvertes, enseigne déficitaire de 91 magasins. Les résultats préliminaires de 2025 montrent une croissance de 0,7 % à périmètre comparable, à 10,33 milliards d’euros, avec une stagnation au T4, pénalisée par la France, qui représente près de 60 % de l’activité.

Il ne s’arrête pas là : 40 % des droits de vote dans Metro, participations dans Sainsbury’s, Foot Locker, Quadient (15,02 % du capital). Il organise aussi, via Fnac Darty et Ruby Equity, la privatisation d’Unieuro (51 % détenus par Fnac Darty, 49 % par une société liée).

Médias : des titres, des tensions et une chaîne TNT

Le terrain médiatique mêle prise de pouvoir et tension. En République tchèque, il contrôle le premier groupe de presse. En France, il entame sa percée en 2018 avec Marianne, puis récupère Elle, Télé 7 Jours, Ici Paris, etc. L’ensemble représente environ 185 millions d’exemplaires vendus par an.

Il entre dans Le Monde en 2018, en sort en 2023 après avoir mesuré la résistance des rédactions. Chez Marianne, les tensions se cristallisent. En 2022, la rédaction dénonce une intervention directe sur la Une. En 2024, après deux échecs de reprise, Polony est remplacée par Frédéric Taddeï. Le titre perd 3 millions d’euros pour 12 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2023.

En juin 2023, il achète Editis pour 653 millions d’euros. Le deuxième éditeur français réunit Robert Laffont, Le Robert, Nathan, Plon. L’Europe valide l’opération. Il monte à plus de 5 % du capital de TF1, prend 45 % de Loopsider, 47 % de Louis Media, prête 15 millions d’euros à Libération.

Et décroche une fréquence TNT. La chaîne T18 est lancée en juin 2025, avec 30 millions d’euros d’investissement. Documentaires, débats, culture, public visé : 24 à 59 ans. Ruquier en tête d’affiche, Baldelli à la direction générale.

Poste, colis, football : un empire en mouvement

Hors médias, la logistique postale devient stratégique. En décembre 2024, il rachète Royal Mail pour 3,6 milliards de livres sterling. Il s’engage à maintenir le service universel pendant 5 ans, avec un moratoire de 2 ans sur les licenciements économiques. VESA détient 30,1 % de PostNL. EPH possède aussi GLS.

Dans le sport, il est propriétaire du Sparta Prague depuis 2004, co-propriétaire de West Ham depuis 2021. Sa participation – 27 % – est valorisée entre 700 et 800 millions d’euros, via une holding qu’il contrôle à 56 %.

Mais tout ne réussit pas. En février 2024, il renonce au rachat de Tech Foundations (Atos), face à la contestation politique. En octobre 2025, il abandonne aussi sa coentreprise avec Thyssenkrupp, cédant ses 20 % dans la division acier.

Climat, critiques et zones d’ombre

Le bilan environnemental d’EPH est violemment critiqué. Un rapport de 2023 le classe comme le groupe énergétique européen au pire plan de décarbonation. Il aurait brûlé 4,2 millions de tonnes de bois en 2022, alimentant une logique de biomasse non durable. Les ONG dénoncent un modèle basé sur le siphonage des subventions vertes.

En France, il emploie directement ou indirectement près de 80 000 personnes. Une implantation massive, qui soulève des questions de souveraineté. À Bercy, on lui déroule un tapis prudent : moins redouté que d’autres, plus prévisible, parfois utile. Dans les méandres de l’économie française, Daniel Křetínský est devenu un nom familier — sans jamais chercher à l’être.



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