Afficher le sommaire Masquer le sommaire
Depuis le début du mois de janvier, une crise sanitaire frappe les laits infantiles en France. Nestlé, Lactalis, Danone et Vitagermine ont lancé une série de rappels, après la détection possible d’une toxine bactérienne, le céréulide, dans plusieurs lots destinés aux nourrissons. Deux bébés sont morts après avoir consommé des produits concernés. Les enquêtes ouvertes à Bordeaux et Angers n’ont, pour l’instant, pas établi de lien de causalité.
Le 22 janvier, le parquet de Bordeaux a annoncé l’ouverture d’une enquête sur les causes de la mort d’un nourrisson né le 25 décembre, décédé le 8 janvier à l’hôpital Haut-Lévêque de Pessac. L’enfant avait été nourri entre le 5 et le 7 janvier avec un lait artificiel Guigoz, faisant partie des lots rappelés pour une possible contamination par Bacillus cereus. Il avait été conduit à l’hôpital après des troubles digestifs et est mort le lendemain. Une autopsie a été réalisée, accompagnée d’analyses toxicologiques et anatomopathologiques. Les résultats n’étaient pas encore connus au 22 janvier. Le lait a été saisi pour vérifications.
A LIRE AUSSI
Nestlé rappelle plusieurs laits Guigoz et Nidal en Europe
À Angers, le même jour, le procureur a indiqué que la mère d’une petite fille de 27 jours, morte le 23 décembre, avait signalé une boîte de lait Guigoz. Le magistrat a évoqué une « piste sérieuse », tout en précisant qu’il était « beaucoup trop tôt » pour la considérer comme principale. Un laboratoire a été saisi en urgence. Dans un communiqué commun du 21 janvier, les ministères de la Santé et de l’Agriculture ont rappelé qu’aucun lien de causalité n’avait été mis en évidence. Le Centre de crises sanitaires a également précisé que l’imputabilité de ces décès n’était pas établie. Nestlé, dans un communiqué du 23 janvier, a présenté ses condoléances aux familles et déclaré sa volonté de collaborer avec les autorités.
Un mois entre la détection et le rappel massif
Les premiers éléments de chronologie soulèvent la question d’un décalage entre la détection de la contamination et l’information du public. Le 1er décembre, les autorités italiennes détectent du céréulide dans des laits infantiles. Le 9 décembre, Nestlé en informe les autorités néerlandaises après des contrôles internes à son usine de Nunspeet, aux Pays-Bas. Il n’y a pas de rappel immédiat. L’information circule ensuite via le réseau européen RASFF le 12 décembre. Mais ce n’est que le 5 janvier que Nestlé déclenche un rappel massif en France et dans une soixantaine de pays.
L’ONG Foodwatch parle de « manque criant de transparence ». Elle pointe des rappels « au compte-gouttes » et des retraits discrets dans certains pays. En Autriche, des boîtes auraient disparu des rayons sans alerte publique pendant les fêtes. Selon Radio France, les autorités françaises auraient été informées au moins cinq jours avant l’annonce publique du rappel Lactalis. La Direction générale de l’alimentation aurait eu connaissance de la situation dès le 16 janvier. Le rappel a été annoncé après le 20 janvier.
Une huile chinoise dans les formules incriminées
Lactalis a rappelé six lots de laits Picot, commercialisés en France et dans 18 pays. Les produits étaient sur le marché depuis janvier 2025. Nestlé, de son côté, avait commencé à vendre ses lots contaminés dès mai 2025. Danone a élargi ses rappels le 23 janvier, après un premier blocage à Singapour. Deux lots ont été retirés en France, sous les marques Gallia et Blédilait. Vitagermine a suivi le 25 janvier, en rappelant trois lots de Babybio Optima 1er âge. Selon les autorités, environ soixante pays sont concernés. La liste des marques est longue : Alfamino, BEBA, Guigoz, NAN, Lactogen, Dumex. Foodwatch estime que des millions de nourrissons sont concernés.
Les rappels convergent vers un ingrédient commun : une huile enrichie en acide arachidonique, produite par Cabio Biotech, une entreprise chinoise basée à Wuhan. Fondée en 2004, cotée à la Bourse de Shanghai depuis 2019, elle fournit de l’ARA et du DHA à de nombreux fabricants. Elle revendiquait une marge brute de 48,69 % au troisième trimestre 2025. L’ARA est un ingrédient standard des laits infantiles 1er âge, conformément aux recommandations pédiatriques. Vitagermine rappelle qu’il n’existe aucun fabricant en France. Foodwatch décrit cette huile comme une substance très réglementée et peu fournie à l’échelle mondiale.
Les enquêtes indiquent que la contamination est liée à cette huile. Les usines concernées sont situées dans plusieurs pays : Nunspeet (Pays-Bas), France, Espagne, Suisse, Allemagne. L’usine de Craon, en Mayenne, est de nouveau citée. Elle avait déjà été au centre du scandale de la salmonelle de 2017. En Chine, le souvenir de la crise de la mélamine en 2008 resurgit. Après la déclaration de Nestlé du 5 janvier, Cabio Biotech tarde à communiquer. DSM-Firmenich, autre acteur du secteur, affirme que ses produits ne sont pas concernés. Le 21 janvier, à la suite du blocage de lots Dumex à Singapour, le titre de Danone a chuté de plus de 8 % à Paris.
Des analyses incapables de détecter à temps
Le céréulide est une toxine produite par certaines souches de Bacillus cereus, surtout lorsqu’elles sont exposées à des températures élevées. Elle peut entraîner diarrhées et vomissements. Chez les nourrissons, la déshydratation peut être rapide. L’Anses souligne la résistance de la toxine à la chaleur et à l’acidité. Un traitement thermique prolongé à 126 °C peut la détruire. En France, Bacillus cereus est la première cause d’intoxications alimentaires collectives. Le risque est accru en cas d’exposition répétée, comme dans l’alimentation quotidienne des nourrissons.
Lactalis évoque des difficultés inédites pour détecter la toxine. Les analyses sur la poudre de lait n’auraient rien révélé, alors que les tests sur lait reconstitué ont mis en évidence la présence de céréulide. Ces résultats, reçus le 20 janvier, ont conduit au rappel. Le ministère de l’Agriculture indique que la détection dépend de la forme d’incorporation de l’huile. Si elle est encapsulée, la toxine est plus difficile à repérer. Les méthodes actuelles de contrôle ne permettent pas de détecter systématiquement le céréulide. Eurofins confirme que ce test ne figure pas dans les contrôles habituels. Il est désormais recommandé. Pour Ingrid Kragl, de Foodwatch, il est inquiétant qu’il ait fallu un scandale pour que ces tests soient pratiqués.
Un système de contrôle toujours aussi fragile
Le 23 janvier, la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a assuré que tous les lots suspects avaient été retirés. Elle a recommandé aux parents de vérifier les rappels sur le site Rappel Conso. Si un nourrisson a consommé du lait concerné sans symptômes, il ne faut pas s’inquiéter, a-t-elle dit. En cas de vomissements ou de diarrhées, fréquents en période de gastro, elle recommande une consultation. Elle a rappelé que les autocontrôles relèvent des industriels. Selon elle, « il n’y a pas d’alerte scientifique importante ». La veille, la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, avait estimé « exagéré » de mettre en cause les autorités, rappelant que ce sont les entreprises qui effectuent les analyses et lancent les rappels.
La crise met en lumière les failles du système français de sécurité alimentaire. Le dispositif repose sur l’autocontrôle des industriels et une obligation de signalement. Les contrôles de l’État existent, mais les moyens sont jugés insuffisants. Entre 2012 et 2019, les contrôles de la DGAL ont reculé de 33 %. Les effectifs de la répression des fraudes sont passés de 3 600 à 2 600 entre 2007 et 2020. La Cour des comptes avait déjà pointé, en 2019, des insuffisances à toutes les étapes de la chaîne. Après le scandale Lactalis de 2017, des responsables politiques avaient promis des moyens supplémentaires. En 2022, au moment des affaires Buitoni et Kinder, rien n’avait changé. En 2026, les autocontrôles restent la base du système, sans renforcement des inspections publiques.
Le 21 janvier, Foodwatch a annoncé qu’elle déposait plainte contre X pour éclaircir l’affaire. L’ONG souligne que l’alerte italienne date de près de deux mois, et que des millions de boîtes de lait sont concernées dans des dizaines de pays. Elle reproche un manque de transparence, des retraits discrets, et un non-respect des obligations de traçabilité. Camille Dorioz, directeur des campagnes de l’association, questionne les contrôles effectués par Nestlé sur ses matières premières. En France, plus de 800 000 boîtes de lait Nestlé ont été retirées.
L’affaire de 2026 rappelle celle de 2017. L’usine de Craon est à nouveau citée. Des produits auraient continué à être vendus après les annonces de retrait. En 2017, 37 nourrissons avaient été touchés, dont 18 hospitalisés. Plus de 600 lots avaient été rappelés, soit 7 000 tonnes. Lactalis a été mis en examen en février 2023 pour tromperie aggravée et blessures involontaires. L’Institut Pasteur avait identifié une souche résidente de Salmonella active entre 2005 et 2017. Un rapport parlementaire en 2018 avait proposé des améliorations du système. En 2022, elles n’avaient toujours pas été appliquées. Le mille-feuille administratif est resté intact. Le système de contrôle repose toujours, principalement, sur la bonne foi des industriels.


