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Longtemps, la défense européenne s’est résumée à un inventaire à la Prévert : quelques projets coopératifs, des discours d’intention, et des capitales jalouses de leurs prérogatives. Puis, la guerre est revenue en Europe. Et avec elle, une mécanique bien connue de l’Union : celle de la crise qui ouvre des portes jusque-là condamnées. La défense, domaine régalien par excellence, devient terrain d’action pour Bruxelles. Par petites touches. Par logiques budgétaires. Et sous l’angle désormais classique de la rationalisation.
La bascule s’opère en deux temps. D’abord l’idée de mutualiser, de coordonner, de créer des synergies. Ensuite celle, plus ambitieuse, d’installer un pilotage communautaire sur ce qui relevait des États. C’est dans cette deuxième phase que l’on est entré. Et le levier, comme souvent, s’appelle « marché unique ».
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Un amendement, une alerte
Décembre 2024 : deux eurodéputés finlandais glissent un amendement dans un rapport parlementaire. Il s’agit de créer un cadre européen pour l’exportation d’armements. Rien de contraignant à ce stade. Mais le signal est fort : ce qui relevait du secret d’État devient objet de régulation communautaire. L’amendement tombe dans un contexte tendu. La France, deuxième exportateur mondial d’armes, voit dans cette proposition une menace directe à ses intérêts stratégiques. La ministre des Armées rappelle à qui veut l’entendre l’article 346 du traité : la défense reste compétence nationale. Pour l’instant.
La réaction ne se limite pas à Paris. Au Parlement, les amendements pleuvent. Un eurodéputé français suggère de renommer le « marché unique de la défense » en « marché intergouvernemental de la défense ». La bataille se joue sur les mots, mais c’est bien une ligne de partage institutionnelle qui s’esquisse. D’un côté, la logique de l’intégration. De l’autre, celle de la souveraineté.
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L’économie comme cheval de Troie
Derrière l’amendement, un texte. Et derrière le texte, une idée : faire entrer la défense dans le moule économique de l’UE. Harmonisation, standardisation, libre circulation : la recette habituelle du marché unique est déclinée à un secteur où elle semblait, hier encore, incongrue. Mais Bruxelles avance vite. Les industries de défense des pays les moins dotés, l’Allemagne en tête, voient dans cette dynamique une opportunité de redistribution.
En France, c’est l’inverse. La base industrielle et technologique de défense compte 4 500 entités, majoritairement des PME. Elle fournit plus de 200 000 emplois et intègre 1 500 entreprises jugées critiques par la DGA. L’architecture actuelle de la défense européenne les met sous pression. Rationaliser, c’est concentrer. Et concentrer, c’est fragiliser ceux qui sont déjà intégrés.
Une armée européenne ? Une hypothèse plus qu’un projet
Le discours politique suit. Janvier 2026, en Suède : Andrius Kubilius, premier commissaire européen à la Défense et à l’Espace, évoque une force militaire européenne de 100 000 hommes. L’idée : compenser un retrait américain du continent. Elle n’est pas neuve. Elle n’est pas plus réaliste aujourd’hui. Mais elle sert un objectif plus concret : justifier la création d’un Conseil de sécurité européen restreint, pour contourner l’unanimité.
Une fois encore, la méthode est rodée. L’Union n’abolit pas les souverainetés, elle les contourne. La logique est plus procédurale que politique. Elle passe par des institutions, des mécanismes, des instruments. Et surtout, elle passe par l’argent.
Mars 2025 : Ursula von der Leyen annonce le plan « ReArm Europe », devenu depuis « Readiness 2030 ». Montant affiché : 800 milliards d’euros. Objectif : porter à 35 % la part des achats de défense réalisés en coopération entre États membres. À cette ambition, une architecture budgétaire à trois volets : clause dérogatoire au Pacte de stabilité, emprunts européens pour achats conjoints, et recyclage de fonds de cohésion inutilisés.
Les programmes se multiplient. EDIRPA pour les achats d’urgence. SAFE pour les prêts à long terme. EDIP pour l’intégration industrielle. FED pour l’innovation. Tous portent la même logique : aligner les dépenses nationales sur des standards européens. Et surtout, faire de l’investissement un levier de structuration politique. La défense devient une ligne budgétaire parmi d’autres.
Une Europe de l’infrastructure militaire
En novembre 2025, la Commission pousse plus loin : lancement du « Paquet mobilité militaire ». Une sorte de Schengen des convois militaires. Objectif : permettre le passage rapide de troupes et de matériel sur le continent, via la modernisation des infrastructures. Coût estimé : 100 milliards d’euros. Et création d’un système d’urgence, activable sous 48 heures, pour contourner les lenteurs nationales. Le tout présenté comme technique, mais à forte portée symbolique : c’est une capacité de projection commune qui se dessine.
Une dépendance américaine intacte
Reste une contradiction majeure. L’Union multiplie les initiatives pour renforcer sa souveraineté militaire, mais les achats d’armement américains explosent. Le F-35 reste l’avion de chasse de référence pour 13 pays européens. La Pologne et l’Allemagne empilent les contrats transatlantiques. Et certains mécanismes européens – comme le programme EDIP – intègrent jusqu’à 35 % de composants non-européens. L’interopérabilité avec les États-Unis reste l’argument massue. Et l’assurance politique, l’arrière-pensée constante.
Washington ne s’en cache pas. Sa Stratégie de sécurité nationale assume une forme de résistance active à l’autonomie européenne. Elle soutient les pays jugés « alignés » et propose un tarif douanier préférentiel en échange d’achats militaires. Le lien transatlantique se transforme en dépendance économique. Chaque contrat creuse un peu plus l’écart entre les discours de souveraineté et la réalité des équipements.
La France tente une autre voie
Face à cette dynamique, Paris fait bande à part. Les équipements ITAR-free – exempts de technologies américaines – sont promus. Le Rafale, les missiles SCALP et MICA NG deviennent vitrines d’une autonomie assumée. Les exportations suivent : 20 milliards d’euros en 2025, dont un tiers vers l’Europe. Mais cette stratégie a un coût : l’isolement. Dans les négociations sur le programme EDIP, la France reste seule à défendre une préférence européenne à 100 %. Et perd.


