Musique : peut-on vivre toute une vie avec un seul tube ?

De Patrick Hernandez à Indila, les coulisses économiques d’un tube musical révèlent des écarts vertigineux.

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C’est une obsession tenace, un vieux rêve que beaucoup caressent en secret : écrire un tube, un seul, et vivre dessus jusqu’à la fin de ses jours. La réalité, comme souvent, est bien moins romantique. Derrière la promesse d’un jackpot se cache une mécanique aux rouages complexes, faite de droits, de statuts, de contrats, d’écosystèmes parfois opaques, et surtout de stratégies plus économiques qu’artistiques.

Car un tube peut rapporter gros. Mais il ne rapporte pas à tout le monde. Et rarement longtemps.

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Le jackpot n’est plus garanti, même avec un hit énorme

Patrick Hernandez est sans doute l’exemple le plus frappant de cette exception qui fait tant fantasmer. Avec Born to Be Alive, il coche toutes les cases : auteur, compositeur, interprète, et détenteur d’une large part des droits. Résultat : entre 800 et 1 500 € par jour, soit jusqu’à 547 500 € par an. Depuis la sortie du titre, au moins 25 millions d’exemplaires vendus, une diffusion planétaire, plus de 20 millions d’euros cumulés. Oui, un tube peut faire vivre… s’il est porté par un alignement parfait de facteurs.

L’autre extrême, c’est Desireless. Voyage, Voyage, tout le monde connaît. Mais elle n’en est ni l’auteure, ni la compositrice. Résultat : 2 000 € par an en droits. Insuffisant pour en vivre. Elle continue donc à chanter son tube sur scène, pour subsister.

Entre les deux, K.Maro. Femme Like U, énorme succès en 2004, encore 6 à 8 millions de streams mensuels vingt ans plus tard. Il a coécrit le titre, signé paroles et musique. Mais les revenus sont largement dilués : droits partagés, multiples intermédiaires. Au final, quelques dizaines de milliers d’euros lui reviennent chaque année. Pas de quoi vivre décemment sans activité complémentaire. Il s’est donc diversifié : finance, production, art contemporain.

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Streaming : des volumes massifs pour des revenus modestes

Le marché du streaming, pourtant florissant (plus d’un milliard d’euros en 2024 en France), redistribue peu. Spotify : entre 0,003 et 0,005 €/stream. Apple Music : 0,007 à 0,01 €. YouTube : autour de 0,001 à 0,002 €. Qobuz : jusqu’à 0,018 €… dans le meilleur des cas. Pour générer l’équivalent d’un SMIC net par mois (1 440 € environ en 2026), il faut entre 4 et 5 millions de streams par an, en revenus bruts. Et encore, avant le partage entre plateforme, maison de disques, éditeurs et co-auteurs.

Ceux qui visent 3 000 € nets par mois devront plutôt aligner entre 15 et 20 millions de streams annuels. Autant dire que seule une petite poignée d’artistes y parvient.

Même un cas spectaculaire comme Dernière danse d’Indila, plus d’un milliard de vues sur YouTube, n’assure pas une rente à vie. Les revenus bruts peuvent monter à plusieurs centaines de milliers, voire plus d’un million d’euros. Mais une fois partagés entre tous les ayants droit, les montants personnels deviennent bien plus modestes.

K.Maro, lui, continue de générer, théoriquement, entre 288 000 et 384 000 € bruts par an via le streaming de Femme Like U. Mais il n’en capte qu’une fraction. Il a donc élargi son activité. Une stratégie gagnante pour rester libre économiquement.

Concerts, synchros, radios : les vraies sources durables

La scène reste l’un des rares bastions solides. Les concerts génèrent, pour les artistes, des revenus bien plus directs. Petite salle : 150 à 350 €. Moyenne : 250 à 600 €. Grandes scènes et festivals : plusieurs milliers d’euros. Même Patrick Hernandez continue de se produire, malgré ses revenus confortables.

Les synchronisations, elles, peuvent rapporter de quelques centaines d’euros à plus de 50 000 € pour une grande campagne nationale. Un seul bon placement suffit parfois à relancer un titre et générer l’équivalent de plusieurs années de streaming.

La radio, enfin, assure une rente invisible mais régulière. Jean-Jacques Goldman, dont les chansons tournent en boucle, toucherait environ 2 millions d’euros par an en droits d’auteur. Même Born to Be Alive, avec ses quelques euros par diffusion, assure à Hernandez des revenus cumulés significatifs sur le long terme.

Le tube comme tremplin, pas comme plan de retraite

En 2022, la France comptait près de 330 000 artistes-auteurs. Moins de 1 % touchaient plus de 225 000 € par an. La moitié gagnait moins de 15 800 €. Sur les plateformes, plus de 80 % cumulaient moins de 50 auditeurs mensuels. Le streaming a accentué la concentration : 1 % des artistes capte près de 90 % des revenus.

Un million de streams ? 3 000 à 5 000 $ bruts. Une somme qui peut sembler alléchante, mais qui reste très insuffisante pour couvrir des années de travail, de production, de promotion.
Les inégalités de genre pèsent aussi : un artiste-auteur homme touche en moyenne 35 000 €, contre 22 000 € pour une femme. Chez les paroliers, 10 % des profils captent 60 % des revenus.

Ceux qui s’en sortent le mieux ont appliqué une logique entrepreneuriale. Conserver leurs droits. Créer un catalogue. Multiplier les canaux de revenus. Piloter leur carrière comme une PME.
K.Maro s’est formé, a investi, s’est entouré. Claude François, lui, est mort criblé de dettes, malgré un répertoire aujourd’hui ultra-rentable. Ce sont ses héritiers qui ont transformé son catalogue en machine à cash.

Goldman, plus discret, a construit une rente en mosaïque : des dizaines de titres diffusés chaque jour, plutôt qu’un seul morceau fétiche.



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