Jean-Michel Aulas est-il trop vieux pour devenir maire de Lyon ?

Jean-Michel Aulas, 76 ans, favori à Lyon, divise sur son âge et sa capacité à assumer un mandat exigeant jusqu’en 2033.

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À 76 ans, l’ancien président de l’Olympique lyonnais est donné largement favori pour les élections municipales de mars 2026. Sa notoriété, son expérience et son programme séduisent. Mais son âge suscite des interrogations croissantes sur la capacité physique et mentale à exercer un mandat aussi exigeant. Ce débat, entre démocratie, biologie et symbolique du pouvoir, dit beaucoup du rapport de la société française au vieillissement.

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Une candidature puissante, un âge qui interroge

Le 22 mars prochain, Jean-Michel Aulas fêtera ses 77 ans. Trois jours plus tôt, il pourrait être élu maire de Lyon dès le second tour, tant son avance est nette dans les enquêtes d’opinion. L’ancien président de l’Olympique lyonnais, figure tutélaire du sport et du tissu économique local, est crédité de 46 % des intentions de vote au premier tour selon OpinionWay, loin devant le maire sortant écologiste Grégory Doucet (25 %). Au second tour, les projections le donnent gagnant à 60 %.

Porté par une coalition allant des Républicains à Renaissance, adoubé par Laurent Wauquiez et soutenu par plusieurs anciens élus centristes, Jean-Michel Aulas incarne une candidature de rupture et de stature. Pourtant, une question s’invite dans la campagne : pourra-t-il tenir la distance d’un mandat de six, voire sept ans, à l’aube de ses 80 ans ?

Quand l’âge devient une ligne de fracture politique

Le débat a basculé dans l’arène politique le 22 janvier dernier, lors du dernier conseil municipal du mandat. Steven Vasselin, adjoint écologiste à la petite enfance, a vertement critiqué l’opposition de droite, déclarant : « Vous êtes prêts à tout, y compris à profiter d’un vieux monsieur qui aurait 84 ans en fin de mandat. Plus que Joe Biden. Bien plus que Jean-Claude Gaudin. »

L’intervention a suscité une onde de choc immédiate. Françoise Blanc, élue du mouvement Cœur Lyonnais et née la même année qu’Aulas, s’est dite « choquée », affirmant : « À mon âge, je ne me sens pas complètement ramollie. » Grégory Doucet lui-même a rappelé que « toute forme de discrimination n’a pas sa place dans cet hémicycle ».

Jean-Michel Aulas a réagi par un message direct au conseiller : « Honte et lâcheté. Je m’en souviendrai. » Il a, dans un communiqué, rappelé son parcours et son engagement, posant une question simple : « Que savez-vous de mes capacités intellectuelles et physiques ? » Le soutien est venu d’un ancien maire et concurrent, Georges Képénékian, 82 ans, dénonçant « une forme d’âgisme sournois », et citant Badinter, Veil ou Hessel comme contre-exemples à l’idée d’un déclin automatique lié à l’âge.

Le droit muet, la biologie en question

En droit français, aucune limite d’âge n’est fixée pour l’exercice d’un mandat électif. Seule la majorité légale de 18 ans est exigée. Le cas de Marcel Berthomé, maire de Saint-Seurin-sur-l’Isle, resté en fonction jusqu’à 98 ans, en est l’illustration la plus frappante. En 2026, Guy Delattre, 93 ans, se représente pour un dixième mandat à Gorges, dans la Somme.

Un rapport gouvernemental de 2015 avait un temps envisagé un âge plafond à 70 ans. L’idée avait été aussitôt écartée. Bernard Debré, alors âgé de 70 ans, y voyait « un déni de démocratie ». Le débat n’a jamais été tranché : faut-il fixer une borne biologique à l’exercice du pouvoir ou faire confiance à la seule légitimité électorale ?

Le cas de Joe Biden, souvent cité dans la controverse lyonnaise, illustre la complexité du sujet. Élu président des États-Unis à 78 ans, il a dû renoncer à sa réélection en 2024, après un débat calamiteux et des doutes croissants sur sa lucidité. Son entourage avait adapté ses horaires, ses déplacements, son agenda, mais la perception publique avait basculé.

Jean-Claude Gaudin, quant à lui, avait 80 ans lorsqu’il a quitté la mairie de Marseille en 2020, après 25 ans de mandat. Il avait annoncé un an plus tôt qu’il ne se représenterait pas, conscient de la fatigue accumulée. Son départ avait été salué pour sa lucidité. Il est décédé en mai 2024, à l’âge de 84 ans. Deux figures, deux contextes, mais un même seuil : autour de 80 ans, la question de la lucidité et de l’endurance physique ne peut plus être éludée.

L’expérience face à l’usure du pouvoir local

Lyon, troisième ville de France, n’est pas un poste d’apparat. C’est un mandat lourd, technique, exposé. Une enquête de 2024 du Centre de sociologie des organisations révélait que 83 % des maires jugeaient leur fonction « éprouvante pour la santé ». Fatigue chronique, troubles du sommeil, stress, surcharge de travail : la fonction use, quel que soit l’âge.

Parmi les principales sources de pression figurent la complexité administrative, la gestion budgétaire, les projets d’aménagement, les responsabilités judiciaires, les sollicitations constantes, y compris le week-end. À Lyon, les défis sont démultipliés : transports, sécurité, logement, transition écologique, développement économique, culture. La charge de travail est équivalente à celle d’un président d’intercommunalité ou d’un ministre de plein exercice.

Mais l’âge peut aussi être un atout. Les recherches en gérontologie cognitive le confirment : à 75 ou 80 ans, certaines personnes conservent des facultés équivalentes à des adultes plus jeunes. Le vieillissement n’est pas uniforme. Il dépend de facteurs biologiques, sociaux et comportementaux. Jean-Michel Aulas revendique un profil de senior actif. À la tête de Cegid, entreprise fondée en 1983, il a dirigé un groupe devenu leader mondial des logiciels de gestion. À la présidence de l’OL, de 1987 à 2023, il a transformé un club provincial en puissance européenne, bâti le Groupama Stadium et renforcé l’image de marque de Lyon à l’international. Ses soutiens mettent en avant sa capacité stratégique, sa rigueur managériale, son endurance. À ceux qui doutent, il répond : « Je suis en pleine forme, et déterminé à servir ma ville. »

Le débat dépasse le seul cas d’Aulas. Il touche au vieillissement de la classe politique, à l’équilibre générationnel, à la représentation dans une démocratie de plus en plus grisonnante. En France, les plus de 65 ans représentent désormais 27,5 % des électeurs inscrits, contre 11 % pour les 18-24 ans. Le pouvoir gris devient un facteur structurant. Dans Le Grand Vieillissement, Maxime Sbaihi s’inquiète d’un déséquilibre croissant dans les décisions publiques : « Les jeunes, qui subiront les conséquences à long terme, sont sous-représentés. » Pourtant, la loi protège tous les citoyens contre la discrimination liée à l’âge.

Derrière la controverse, les programmes dessinent deux modèles opposés. Jean-Michel Aulas défend un projet axé sur l’ordre, la performance et l’investissement : gratuité des cantines scolaires, tunnel de désengorgement, charte de modération des loyers, 500 policiers municipaux, création d’un musée des sciences. Grégory Doucet défend une approche sociale et écologique : service public du logement, encadrement des loyers, maisons de santé, végétalisation urbaine, 30 % de logements sociaux d’ici 2040. L’ancien président de la Métropole, David Kimelfeld, appelle à une « troisième voie », estimant que le débat mérite davantage que deux profils aussi antagonistes.

Jean-Michel Aulas est-il trop âgé pour devenir maire de Lyon ? La question, légitime, ne saurait occulter le principe fondamental de la démocratie : ce sont les électeurs qui tranchent. L’âge peut être un critère de vigilance, pas un motif d’exclusion. Le suffrage universel repose sur une idée simple : la maturité politique n’est pas mesurée en années, mais en engagement, en idées et en capacité d’action. Dans une société vieillissante, où la longévité progresse et où les repères évoluent, la question posée à Lyon vaut pour le pays tout entier : quel rapport entretenons-nous avec l’âge, l’autorité et la transmission ? Les 15 et 22 mars 2026, les Lyonnais ne voteront pas pour un âge, mais pour un projet, une énergie et une vision.



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