Nous connaissons tous les émissions carbone. Les mesurer permet aux entreprises d’évaluer leur empreinte directe sur le climat et de piloter leurs stratégies de réduction, avec potentiellement à la clé des gains d’efficacité énergétique et des économies à long terme. On parle alors d’émissions générées ou induites, reflet d’un impact qu’il s’agit de limiter.
Mais cette approche, à elle seule, ne suffit plus pour appréhender l’ensemble de la contribution des acteurs économiques à la transition climatique. Une autre notion gagne en importance : celle des émissions carbone « évitées ».
C’est autour de ce concept que l’association Dividende Climat a publié en septembre 2025 son livre blanc Rethinking Climate Metrics. L’objectif : proposer de nouveaux outils pour mieux mesurer et valoriser auprès des investisseurs, les solutions qui contribuent concrètement à la décarbonation de l’économie.
Les émissions évitées offrent une lecture complémentaire aux indicateurs traditionnels. Elles ne mesurent pas ce qui est émis, mais ce qui ne le sera pas grâce au déploiement de solutions plus sobres, venant se substituer à des usages carbonés existants.
Prenons un exemple concret : le développement du vélo électrique, et notamment du vélo cargo, dans les grandes agglomérations. Pour évaluer les émissions évitées, il convient de comparer deux scénarios. Un scénario de référence, dit « carboné », qui reflète les pratiques actuelles : des déplacements domicile–école–travail majoritairement réalisés en voiture ou en transports en commun. Et un scénario « avec solution », dans lequel une partie de ces trajets est assurée à vélo cargo électrique. La différence entre ces deux scénarios correspond aux émissions qui seraient évitées grâce à ce changement d’usage. Ce sont des scénarios, ils reposent donc sur des hypothèses qui doivent être énoncées en toute transparence afin de rendre cet indicateur pertinent et le plus comparable possible.
Ce raisonnement peut s’appliquer à de nombreux secteurs — industrie, gestion des déchets, énergie ou transports. Il permet de comparer des produits ou des services entre eux, non plus uniquement sur la base de leur empreinte carbone, mais sur leur capacité à transformer des pratiques existantes carbonées.
L’association Dividende climat traduit ces émissions évitées en un dividende et propose différents ratios associés, faisant le lien entre les capitaux investis dans une entreprise et les tonnes de CO₂ évitées par la solution qu’elle développe. L’objectif est d’en faire un véritable instrument d’aide à la décision pour un investisseur, capable d’orienter les flux financiers vers les produits et services les plus utiles pour le climat.
Pour être opérationnelle, cette approche doit reposer sur des méthodologies standardisées, comparables. Des travaux sont en cours pour valider des hypothèses communes à différents secteurs clés comme celui des déchets. L’approche doit être validée par un tiers indépendant Cette exigence est essentielle : elle conditionne la crédibilité des données et ainsi celle des stratégies d’investissement qui les utilisent.
Pour les investisseurs, les émissions évitées ouvrent de nouvelles perspectives. Elles permettent d’adopter une approche plus offensive : accompagner activement les entreprises qui développent des solutions concrètes pour la transition climatique. Sur les marchés cotés, et surtout parmi les PME/ETI qui sont un terreau riche en solutions et en technologies innovantes, cet accompagnement rime souvent avec engagement actionnarial. Ces dialogues réguliers avec les équipes dirigeantes favorisent une meilleure intégration des enjeux climatiques dans la stratégie, les investissements et le pilotage opérationnel.
Les actionnaires minoritaires ne peuvent pas imposer des choix stratégiques. En revanche, ils peuvent questionner, proposer des cadres de mesure plus pertinents et encourager les entreprises à s’approprier des indicateurs comme celui des émissions évitées, pour mieux valoriser leur contribution réelle au climat.
À terme, l’enjeu est clair : aligner davantage la finance avec les besoins de la transition énergétique. En rendant visibles les solutions — et pas seulement les impacts négatifs — les émissions carbone évitées peuvent devenir un levier puissant pour réconcilier création de valeur économique et contribution climatique mesurable.
Clémentine de Butler
Responsable ESG chez Portzamparc Gestion


