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Le mot « diététicien » figure noir sur blanc dans le Code de la santé publique. Il désigne un professionnel diplômé, encadré, surveillé. Mais sur les réseaux sociaux, ce titre est devenu un accessoire comme un autre. On le porte sans droit, on le mélange à d’autres appellations floues – coach, expert, nutritionniste –, sans qu’aucune alarme ne se déclenche.
Depuis 2007, il existe pourtant une règle simple : seuls les titulaires d’un BTS Diététique ou d’un BUT Génie biologique peuvent s’en prévaloir. Les sanctions existent. Jusqu’à un an de prison et 15 000 euros d’amende pour exercice illégal. Mais dans les faits, les contrôles sont rares, les peines peu appliquées, et le flou prospère. Le Syndicat national des diététiciens (SND) tire la sonnette d’alarme, en vain.
POUR EN SAVOIR PLUS
Diététicien : la première consultation, ça se passe comment ?
La frontière est ténue. Un « coach » qui établit un diagnostic ou prescrit un régime bascule dans l’illégalité. Mais rien ne l’empêche d’aligner les conseils, les consultations et les followers. L’ambiguïté juridique devient stratégie commerciale.
Deepfakes et faux médecins : le piège numérique se referme
Les arnaques, elles, changent d’échelle. Depuis fin 2024, de fausses vidéos de personnalités médicales circulent en boucle : Michel Cymes, Faustine Bollaert, Jean-Michel Cohen. Leurs visages sont animés par des algorithmes, leur image détournée pour vendre des pilules miracles. L’intelligence artificielle fabrique des recommandations fictives, crédibles à s’y méprendre. Certaines vidéos montrent même l’objet tenu à la main. L’illusion est totale. Les recours sont limités. Cymes a porté plainte, Cohen alerte, mais les vidéos restent. Les plateformes hébergent, effacent parfois, jamais assez vite.
Derrière ces images, des sociétés basées à l’étranger, des sites aux URL changeantes, des prélèvements indus, des substances interdites. L’exemple de Nourix cristallise les dérives : deepfakes, faux témoignages, marketing opaque, ingrédients bannis comme la synéphrine ou l’orange amère. La DGCCRF a enquêté : sur 270 établissements contrôlés, un tiers présentaient des irrégularités.
Le marché dépasse les deux milliards d’euros en France. Les grandes marques sont elles-mêmes victimes. DIJO, par exemple, voit son image exploitée pour des produits qu’elle ne vend pas. Les promesses, elles, restent les mêmes : rapide, sans effort, garanti.
Influenceurs : confiance aveugle, contenus trompeurs
Les réseaux sociaux, eux, amplifient tout. Une étude d’Harvard montre que 97 % des vidéos populaires sur la perte de poids sur TikTok véhiculent des informations fausses ou invérifiables. Sur Instagram, 86 % des publications nutritionnelles ignorent toute référence scientifique. Foodwatch a testé les publicités d’influenceurs : 100 % se sont révélées trompeuses. Allégations vagues, mentions légales absentes, effets exagérés. Et une influence directe : 71 % des utilisateurs font confiance à ces recommandations.
Cette croyance alimente un système où l’émotion prime sur la rigueur. La quête de la solution rapide, le rejet du discours médical, l’adhésion à des récits simplistes et personnalisés. C’est le terrain parfait pour les régimes extrêmes, les substances détournées, les fausses promesses.
Depuis 2010, l’ANSES alerte : les régimes restrictifs non encadrés provoquent des carences, des troubles rénaux, des atteintes psychologiques. Mais le message se perd. La RTBF a révélé un usage détourné de la pseudoéphédrine – un décongestionnant nasal – comme coupe-faim. Tachycardie, insomnie, dépression en retour. Dans l’affaire Marjorie Ducarmois, fausse nutritionniste belge condamnée en 2017, certaines victimes ont dépensé jusqu’à 8 000 euros. Pour rien, ou pire.
Des lois existent, mais les fraudeurs prolifèrent
Les sanctions existent, là encore. Deux ans de prison, 300 000 euros d’amende pour pratiques commerciales trompeuses. En 2023, la DGCCRF a émis 71 injonctions, engagé 25 procédures pénales. Un chiffre modeste au regard de la prolifération des abus.
La loi du 9 juin 2023 tente de réguler l’influence : plus de promotion de médicaments ou de dispositifs médicaux sans autorisation. Mais les « coachs », les autodéclarés, les faiseurs de miracle, continuent à prospérer.
Un ordre professionnel est réclamé par l’AFDN. Pour encadrer, contrôler, former. Depuis mars 2024, les diététiciens disposent d’un numéro RPPS, consultable sur annuaire.sante.fr. L’objectif est simple : savoir à qui l’on parle.
Les signes d’alerte existent. Titres flous, promesses irréalistes, discours culpabilisants, absence de références scientifiques. Un « expert en pathologies » qui n’a pas de diplôme médical n’a pas le droit d’exercer. Et pourtant, il le fait.
L’Union européenne interdit toute allégation thérapeutique sur les compléments alimentaires. Elle tient à jour un registre public des allégations autorisées. Mais ce registre reste ignoré. Les plaintes sont possibles : auprès de l’ARS pour l’exercice illégal, sur SignalConso pour les fraudes commerciales, à la DDPP pour les prélèvements abusifs. Encore faut-il savoir où chercher.
Santé publique : une réponse trop lente face au chaos
Janvier 2026 : le ministère de la Santé lance une stratégie nationale contre la désinformation en santé. Observatoire, infovigilance, réseau d’experts. La loi du 9 juillet 2025 crée un délit spécifique d’outrage aux professionnels de santé. Le dispositif évolue. Lentement.
L’AFDN plaide pour un changement de fond. Un ordre professionnel, des contrôles renforcés, une meilleure lisibilité du secteur. Pour que la nutrition reste une science, pas un business déguisé.


