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Il y a parfois des silences plus éloquents que les discours. Pendant l’ensemble de la Coupe d’Afrique des nations, organisée pour la première fois sur le sol marocain, le silence du roi Mohammed VI est devenu assourdissant. Pas un mot, pas une apparition dans les tribunes. C’est son fils, le prince héritier Moulay Hassan, qui a salué les joueurs sous une pluie battante lors du match d’ouverture. Une image forte, symbole d’une présence en creux : celle d’un souverain absent.
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Dans un contexte où l’image du pays compte presque autant que son classement au tableau des médailles, cette disparition n’a pas manqué d’alimenter les spéculations. Le communiqué du 10 janvier, signé par le médecin personnel du roi, évoque une « lombosciatalgie mécanique » avec contracture musculaire, et surtout, aucune gravité. Mais trois semaines de silence royal pour une sciatique, c’est beaucoup. D’autant que la compétition s’est achevée sans lui, représenté une nouvelle fois par son frère, le prince Moulay Rachid.
Des signaux médicaux de plus en plus alarmants
Mohammed VI n’a jamais été un roi omniprésent. Mais il n’a jamais été aussi discret. En réalité, cette invisibilité n’est pas un épisode isolé. Elle s’inscrit dans une séquence longue, marquée par des signaux médicaux qui, mis bout à bout, forment un tableau plus préoccupant.
Depuis 2018, les seules informations médicales validées par le Palais concernent des troubles cardiaques. D’abord un flutter auriculaire traité à Paris, puis une récidive soignée à Rabat deux ans plus tard. Rien d’alarmant à première vue, surtout avec des communiqués qui insistent sur le succès des interventions. Mais le tempo des absences s’est accéléré.
En 2024, le roi se fracture l’épaule gauche lors d’une activité sportive – une chute, officiellement. Il réapparaît quelques semaines plus tard, appuyé sur une canne, le visage amaigri. Le terme de « sciatique » est alors glissé dans la presse marocaine. Pas un mot de plus.
L’absence n’est plus ponctuelle. Elle devient structurelle. À Paris, le roi possède un vaste hôtel particulier, acheté en 2023 pour 80 millions d’euros, où il séjourne longuement. En 2025, il n’a passé que 40 jours sur le sol marocain. Le reste du temps, il gouverne à distance, par téléphone, comme le souligne le journaliste Thierry Oberlé dans une enquête récemment publiée. « Le roi est malade, il est même gravement malade. Ça se voit », écrit-il. Il documente les séjours médicaux répétés, les apparitions de plus en plus rares, les visages fatigués. Le constat est sobre, mais tranchant.
Une maladie chronique qui ne dit pas son nom
Derrière les communiqués calibrés, une autre réalité se dessine. Celle d’un roi atteint d’une maladie chronique, sans doute incurable, selon Oberlé. Le mot qui revient avec insistance dans la presse française depuis 2023 : sarcoïdose. Cette affection inflammatoire rare peut toucher de nombreux organes, avec des symptômes discrets mais persistants. Fatigue, perte de poids, troubles respiratoires. Des signes visibles dans les dernières vidéos du roi, notamment celle filmée à Dubaï fin 2025 : une silhouette amaigrie, une démarche hésitante, un souverain diminué.
Le Palais ne confirme rien. Il ne nie pas non plus. Il se contente de compartimenter l’information. Un communiqué pour une opération cardiaque, un autre pour une fracture de l’épaule, un dernier pour des douleurs lombaires. Pas de lien entre eux. Aucune mention d’un diagnostic plus global. Ce choix du cloisonnement laisse le champ libre aux spéculations. On parle de sarcoïdose, mais aussi de maladie de Hashimoto, de BPCO, voire de leucémie chronique, des hypothèses relayées par la presse étrangère, notamment espagnole et algérienne. Officiellement, aucune de ces pistes n’est confirmée. Officieusement, elles circulent.
Ce n’est pas seulement la santé du roi qui inquiète, c’est ce qu’elle révèle : une monarchie contrainte d’avancer masquée, un pouvoir personnalisé qui peine à organiser la transparence sans affaiblir l’institution. Car poser la question de l’état de santé du souverain, c’est toucher à la stabilité même du régime. Et au Maroc, cette ligne reste sensible.
Le prince Moulay Hassan gagne en visibilité
En 2013 déjà, un journaliste marocain avait osé interroger publiquement l’absence prolongée du roi. Il avait été emprisonné. Le sujet est tabou. Et pourtant, il est au cœur des préoccupations. Comment gouverner quand le chef de l’État n’apparaît plus ?
Le début de réponse s’incarne dans le visage d’un jeune homme de 22 ans : Moulay Hassan. Promu colonel-major, visible à toutes les cérémonies officielles, omniprésent pendant la CAN 2025, il est désormais l’interface entre la monarchie et la jeunesse marocaine. Une jeunesse souvent en rupture, en colère, marquée par une crise économique qui n’épargne personne.
Le prince n’a pas encore de pouvoir formel. Mais il gagne en légitimité symbolique. Sa montée en puissance ne fait plus de doute. Elle s’inscrit dans une logique institutionnelle prévue par la Constitution : la transmission héréditaire, dans l’ordre de primogéniture. Une mécanique connue, mais rarement aussi visible. Le roi gouverne encore, mais le prince occupe l’espace.
Dans ce théâtre discret du pouvoir, la communication joue un rôle central. Le Palais se veut transparent, mais dose ses révélations. Les interventions chirurgicales sont annoncées, les diagnostics chroniques sont passés sous silence. Un entre-deux qui entretient le flou. Et le flou nourrit l’inquiétude.


