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Carte postale figée, cauchemar en mouvement. Depuis une décennie, l’image n’a pas changé : falaises blanches, coupoles bleues, mer scintillante, soleil couchant sur la caldeira. Ce que l’on ne voit pas : la foule, les files d’attente, les prix, les klaxons, les déchets, les secousses. L’île grecque, joyau des Cyclades, se consume lentement sous le poids de ses visiteurs. Les chiffres suffoquent, les infrastructures cèdent, les habitants désertent. L’économie prospère, mais tout le reste s’effondre.
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Une île submergée par les foules et les navires
Le contraste est saisissant. En 2023, Santorin a reçu 3,4 millions de touristes. Le double de 2012. Sur une île peuplée de 15 500 résidents, cela donne un ratio de 107 touristes pour 100 habitants. Chaque jour, 220 visiteurs au kilomètre carré. Parfois 1 000 dans les ruelles d’Oia ou de Fira. À peine 76 km². Étouffement garanti.
Les croisières ? 800 paquebots ont accosté l’an dernier, larguant 1,3 million de passagers. Quelques heures, puis repartis. Pas de nuitée, peu de dépenses, mais un impact maximal. Congestion, bruit, tension. Des pics à 17 000 débarquements en une seule journée, avant le plafond de 8 000 imposé en 2025.
Le tourisme rapporte 1 milliard d’euros par an. Les chiffres donnent le vertige, les bénéfices, moins. Surface construite : entre 15 et 20 % du territoire. Moyenne des autres îles grecques : 1 %. Une urbanisation rapide, souvent illégale, parfois incontrôlée. Airbnb a fait sauter les digues. Prix de l’immobilier envolés. Les employés n’y vivent plus. Les employeurs construisent des logements pour leur propre main-d’œuvre.
Des secousses qui réveillent les consciences
Début 2025, l’île a vécu un mois sous tension sismique. 23 500 séismes. Le plus fort : 5,3. Les écoles ont fermé, les ferries ont cessé, des évacuations ont eu lieu. Les scientifiques ont identifié une remontée de magma. Pas de simple friction tectonique. Un réveil possible du volcan. Souvenir de 1956, séisme de 7,7, tsunami, 50 morts. Le volcan sous-marin Kolumbo, à 10 kilomètres, reste actif.
Mars 2025 : –23 % de réservations hôtelières par rapport à 2024. –9 % sur les billets d’avion. Les croisières suspendues jusqu’à fin mars. Sur six mois, fréquentation globale : –30 %. Chute brutale, île dépendante. Les hôtels réduisent leurs prix de 20 à 23 %. Une Santorin moins chère, mais dans un climat d’instabilité. Les saisonniers fuient. Barmans, serveurs, guides s’installent ailleurs.
Des mesures insuffisantes, un modèle au bord de la rupture
Le gouvernement a instauré une taxe croisiériste : 20 euros par passager pour Santorin et Mykonos en haute saison. Objectif : générer 50 millions d’euros pour les infrastructures. Mesure étendue à d’autres îles (5 euros), dégressive selon la saison. Mais l’effet dissuasif reste faible. Le 1er juillet 2025, jour d’entrée en vigueur, 4 paquebots ont accosté. 8 400 passagers. Les chiffres, encore.
Le plafond de 8 000 croisiéristes par jour a réduit les pics, mais pas la tendance. Nikos Zorzos, maire de Santorin, plaide depuis 2012 pour une déclaration de « zone saturée ». Toujours ignoré. L’État détient le pouvoir, pas la mairie. La construction ne s’arrête pas. Pas de gel. Pas de loi.
La consommation d’eau a doublé entre 2012 et 2019. +18 % entre 2019 et 2022. +22 % entre 2022 et 2023. L’usine de dessalement d’Oia, censée durer 15 ans, a atteint sa limite en 5. Même trajectoire pour l’électricité : 32 mégawatts en 2019, 59 en 2023. Prévisions : plus de 65 en 2024. Réseau fragile, île sous tension.
Vingt-six mille tonnes par an. Une décharge à ciel ouvert, dans une ancienne mine, au sud de Fira. Illégale. À 1 km de long. Pollutions multiples : sol, mer, air. Plastiques dans la caldeira. Projet de traitement moderne (tri, compost, incinérateur) annoncé pour 2023, toujours pas réalisé. Refus des riverains. Personne ne veut de centre de traitement près de chez soi. Blocage total.
Routiers, piétons, tous coincés dans un entonnoir
500 bus et 4 000 minibus en haute saison. Routes étroites, en lacets. Saturation. Le port d’Athinios, principal point d’entrée, devient inaccessible sans marge horaire large. À Oia, les embouteillages sont piétons : 45 minutes pour 600 mètres. 1h30 pour rejoindre un parking à pied en été.
Santorin est devenue l’une des îles les plus chères de Méditerranée. Pour une semaine : 1 847 euros pour un solo. 3 189 pour un couple. 4 844 pour une famille. L’essence : 2,35 €/litre. TVA : 24 %. Restaurants hors de prix. Poisson congelé. Qualité douteuse. L’impression d’une pompe à fric généralisée.
Trop de monde. Trop vite. Trop cher. Résultat : un lieu standardisé, désincarné. Tourisme de masse, hôtels clonés, piscines à débordement pour réseaux sociaux. À Oia, le coucher de soleil est devenu un marathon. Selfies sur les toits, cris au lever du jour. Peu de locaux dans les zones touristiques. Beaucoup d’employés venus du continent. Le contact avec la culture locale s’évapore. Confusions fréquentes avec la Turquie. Les restaurants se ressemblent. Les boutiques aussi.
Georgia Pitsikali, gestionnaire de logements de luxe, déplore les camionnettes bloquant les ruelles. D’autres parlent de résignation. Peu de retombées locales. Le commerce local ne voit pas passer l’argent. Les grands opérateurs captent la rente. Zorzos insiste : une minorité comprend les enjeux. Le collectif souffre de l’égoïsme individuel.
Des panneaux « Respect » fleurissent dans Oia. Appels au civisme. Mais rien n’arrête les incivilités. Églises prises pour décors. Terrasses privées traversées. Cris, bousculades. Les ânes, utilisés pour monter les escaliers, sont épuisés. Associations mobilisées. Justifications affichées sur place. Fatigue animale visible.
L’authenticité existe encore, mais ailleurs
Certains fuient. D’autres choisissent mieux. Kimolos, 800 habitants, falaises volcaniques, plages préservées. Anafi, à proximité, toute accessible à pied. Folegandros, 300 habitants, tavernes, randonnées, grottes. Schinoussa, moins de 10 km², plages sauvages. Sifnos, Syros, Kéa : sentiers, gastronomie, hôtellerie de charme. Toutes hors des radars du tourisme de masse.
Octobre, novembre, février : autre ambiance. Moins de monde, pas de chaleur étouffante, lumière rasante. 21–23°C le jour. Mer chaude. Villages accessibles. Restaurants disponibles. Randonner en paix. Cafés peuplés de locaux. Plages désertes. Mais liaisons maritimes réduites. Météo capricieuse. Températures fraîches la nuit. Offres limitées.
Le rapport de la Commission européenne publié en 2019 le disait déjà : l’île échoue à gérer ses flux. Surexploitation des ressources, tensions sociales, pression sur les infrastructures. L’avenir touristique se retourne contre ceux qui en vivent. Le volcan ajoute sa menace. Les falaises s’érodent. Le niveau de la mer monte. Les glissements de terrain se multiplient.
Des signaux faibles existent. La baisse de fréquentation début 2025 a soulagé l’île. Moins de croisiéristes en 2024 qu’en 2023. Olga Kefalogianni veut réguler les hébergements. Même normes que les hôtels. Un classement environnemental est en préparation. Des ONG sensibilisent. Quelques freins. Quelques freins seulement.


